Le dur métier de producteur de fiction française

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Un article d’Emmanuel Berretta avait jeté un pavé dans la mare en profitant du dernier rapport du CNC pour épingler les 132 sociétés de production de fiction TV perçues comme la cause du manque d’industrialisation de la fiction française —la comparaison brutale avec le système US, bien plus performant, venant apporter la preuve du crime.

132 producteurs à l’échelle de la France, n’est-ce pas finalement trop peu pour développer un secteur en crise ? Ou au contraire, est-ce déjà beaucoup trop ?

Peut-on comparer ces chiffres avec l’industrie américaine sans risquer le contresens ? Revenons sur la synthèse faite par M. Berretta qui a en effet le mérite de poser les chiffres sur la table :

  1. En 2011, 132 producteurs français de fiction travaillent au moins avec une chaîne gratuite (sur les 170 sociétés recensées comme actives) :

    mais en réalité seulement 20 ont travaillé pour TF1 ; 8 ont eu la chance d’oeuvrer pour M6 ; une petite trentaine a la carte Canal.

    Il apparaît pour le moins que les rapports des producteurs avec leurs interlocuteurs des unités de programmes dans les chaînes ne sont pas équivalents s’ils font partie des gros producteurs de téléréalité ou de fiction ou s’ils sont un petit producteur indépendant. L’industrie audiovisuelle française est concentrée, des acteurs principaux émergent, à côté de centaines de petites sociétés de production, qui vont devoir se battre pour trouver de nouveaux contrats et pouvoir produire les nouveaux formats que toutes les chaînes voudront avoir. Pour tirer leur épingle du jeu, les petites sociétés de production sont souvent contraintes de co-produire ou de s’allier avec des sociétés bien établies de la place quand elles ne se font pas absorber tout simplement.

  2. Les diffuseurs, de leur côté, ont pleinement conscience de leur position de force :

    Ils financent les devis de fiction (préventes comprises) à hauteur de 75 % (et leur part ne cesse d’augmenter) : FTV pour 51% du budget et TF1 pour presque le tiers à 27%, le reste est partagé entre ARTE et M6 (5% chacun) et Canal+ qui vient contribuer pour un petit 10% ;

  3. Un devis type de téléfilm de 90 minutes diffusé en prime time s’élève à 1,3 M€ sur TF1 et sur Canal+ et à 1,1 M€ sur FTV. Pour une série de 52’, il faut compter 1,2 M€ par épisode en moyenne sur Canal+, 1,1 M€ sur TF1, 900k€ sur FTV, et 600k€ sur M6 ou Arte.

    L’évolution de la production vers les séries plutôt que vers les unitaires (chers et peu exportables même si parfois plus rentables) fait que les cases prises par ces séries réduisent automatiquement celles disponibles pour les autres types de fiction et donc à terme, risque de gêner les petits producteurs indépendants qui représentent pourtant 80% du métier mais très peu du volume de production. 
    On peut donc s’attendre à un écrémage plus ou moins violent de la profession d’ici quelques années, entre ceux qui seront capables de mobiliser des ressources pour produire des séries longues et ceux qui ne le seront pas. Cet écrémage a déjà commencé : une trentaine de sociétés actives en 2010 ne l’est plus en 2011. 

  4. La tendance est à la concentration :

    65% du volume produit est généré par 20 sociétés de production (soit 12% du total des sociétés actives) ;
    Plus belle la vie représente à elle seule, 14% de la production française de fiction ;
    Un tiers de la production française est assuré par 5 séries (Les Flamboyants, PBLV, Scènes de ménage, SODA, Nos chers voisins).

    Le mouvement actuel fait que les grosses sociétés de production se consolident surtout que ce sont elles qui représentent l’essentiel du CA du secteur et non pas la centaine de micro-sociétés de production qui vivotent sur des commandes d’unitaires (qui tendent d’ailleurs à se réduire). 
    Le secteur de la production audiovisuelle en France reste un nain économique à l’échelle européenne et mondiale car les plus grandes entreprises qui y opèrent sont en fait de grosses PME. Certes, la majorité des acteurs demeurent des artisans ou des micro-entreprises mais les groupes qui comptent (Endemol, Lagardère Active, Zodiak, Gaumont, etc.) fédèrent des dizaines de producteurs qui sont en train de se concentrer pour affronter l’avenir. Ce sont ces groupes ainsi que des sociétés indépendantes reconnues du secteur (Capa, Scarlett, Ego, Noon, Calt, Terence, etc.) qui pourront à terme porter les efforts de production de séries longues ou des nouveaux types de financement comme les coproductions internationales. 

  5. Premier élément de réponse : ce n’est pas l’éclatement du tissu de la production qui est le frein de l’industrialisation de la série française puisque c’est une poignée de producteurs qui est responsable de ce que nous avons sur nos écrans aujourd’hui.

    Ils laissent quelques miettes aux petites boîtes de production qui arrivent tout juste à subsister. La crise actuelle à FTV (qui seule, leur permet de survivre) est d’ailleurs en train de les achever les uns après les autres.

    C’est au contraire le modèle économique global de production de fiction qui est la cause de notre manque d’industrialisation :

    Tant que les revenus des chaînes privées (or abonnement ou câble) proviendront en majorité de la publicité,
    que les producteurs n’investiront pas leurs fonds propres en s’associant au risque de production
    et que la fiction ne s’exportera pas massivement avec des volumes et des formats adaptés pour générer des profits, 
    le système ne changera pas.

  6. Heureusement, une lueur d’espoir est à nos portes :

    Le CA publicitaire du secteur TV même s’il se maintient commence à se reporter de façon non négligeable sur les chaînes de la TNT, qui finiront par réussir à produire leurs obligations de programmes originaux, qui obligeront à leur tour les chaînes historiques à hausser leur niveau qualitatif pour se différencier et retenir les téléspectateurs.
    La demande des diffuseurs est aujourd’hui à la production de séries (même si les soubresauts économiques actuels ralentissent la tendance et laisse encore le 90′ s’imposer). 
    Ces séries, seules des sociétés de production armées et puissantes pourront les produire rapidement et efficacement. Le secteur de la production, le plus visé par l’ensemble de ces évolutions, devra donc se structurer et lentement mais surement, s’industrialiser. Ainsi, le mot tant redouté par les producteurs, semble être l’issue logique du métier.

Conclusion : fondamentalement, le problème actuel de la fiction française n’est pas un problème financier ou un problème d’éparpillement du tissu de production, ou encore un problème de créativité pure, mais un problème de modèle économique qui n’est pas adapté.
Aujourd’hui qu’il évolue, on peut espérer que l’ancien temps soit vraiment derrière nous, même si cela doit se faire au détriment d’une profession et de producteurs qui ont pourtant aidé à construire la fiction française. Réconcilier industrie et qualité sera surement le challenge de demain. En tout cas en France, depuis les séries américaines, on sait que c’est possible.

2 comm. sur « Le dur métier de producteur de fiction française »

  1. Dominique Papoumoto écrit le 15 décembre 2012 à 09:49

    Thank you. Bonne analyse, nette, lucide, pas très réjouissante pour tous les petits producteurs qui représentent quand même 80 % des oeuvres sélectionnées dans les festivals tels que La Rochelle, Luchon ou le Fipa. Ce qui prouve leur créativité et leur qualité.
    Mais les services com' nous rétorquent que les prix dans les festivals ne font pas l'audience et sont peut-être même "contre-productifs", comme disent les technocrates…
    Votre belle tribune omet néanmoins un des problèmes fondamentaux : la capacité d'intuition et de prise de risques des diffuseurs en matière de fiction, verrouillés pour la plupart par la dictature du marketing et de l'audience…

  2. Ecrit écrit le 15 décembre 2012 à 23:54

    @Dominique : pour l'instant, la dictature est celle de la marge il me semble. Tant que la fiction française ne rapporte pas d'argent pour les chaînes privées comme TF1 et M6 et que le service public court encore dérrière l'audience de ces dernières, il n'y a pas de raisons que le modèle actuel change. Mais la fragmentation des audiences engagée avec l'arrivée des nouvelles chaînes peut peut-être changer la donne. Les diffuseurs principaux vendront toujours des "produits standards" pour retenir leurs téléspectateurs avec des "produits jockers" de temps en temps pour la com (sauf chaînes payantes ou à faible audience). Le but est que le niveau global monte d'un cran. Ce n'est possible que si la fiction TV devient en soi un enjeu différenciant. Hélas, la dictature du marketing et de l'audience est le modèle même de la TV ! On peut juste espérer que les produits qu'ils nous vendent soient de meilleures factures. Ce qui va peut-être arriver avec l'intensification de la concurrence…

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