Fiction française: 4 vérités à connaître pour vendre vos projets

Sujet(s) abordé(s) :

L’industrie de la fiction française est assez simple à comprendre si l’on est conscient de quelques grandes vérités de base. Ainsi, en plus de notre cycle sur le marché de la fiction française, je vous propose aujourd’hui de faire un point sur quelques ordres de grandeur qu’il convient d’assimiler si l’on veut se comporter en professionnel averti. Ils permettent en effet de prendre du recul par rapport à un marché parfois difficile à comprendre.

  1. Les principaux diffuseurs TV ne cherchent pas de contenu innovant pour l’instant
    • Certes, la TV est un art qui combine le savoir-faire de plusieurs corps de métier, orchestrés par un duo providentiel l’auteur et le réalisateur, qui doit assumer la garantie artistique du projet. Leur vision d’auteur (commune) est censée être protégée par un producteur bienveillant chargé de leur donner les moyens de leur ambition artistique grâce à un carnet de chèques bien rempli. Ça c’est pour la théorie. Nous savons tous que bien souvent, hélas, cela ne marche pas comme ça.
    • En effet, pour faire un film ou une série, il faut d’abord disposer d’un budget. Cette partie est l’apanage des producteurs qui dépensent (au sens propre et au sens figuré) beaucoup pour négocier les meilleurs accords possibles avec les diffuseurs, les distributeurs étrangers, les autres corps de métier etc. le tout pour générer le plus d’audiences et donc de recettes possibles. Par conséquent, la TV est avant tout un business qui est fait entre des gens qui, en dehors de leur fibre artistique plus ou moins développée, passent leur temps à négocier et à estimer le potentiel commercial des projets qu’on leur soumet selon des impératifs économiques qui n’ont rien à voir avec l’art.
    • Si au cinéma, les producteurs essayent d’estimer ce potentiel commercial sur plusieurs critères qui vont de la qualité de l’équipe engagée (stars impliquées) à la force du propos (qualité du concept), en passant par le genre (fédérateur ou pas) jusqu’au potentiel de la cible visée (large ou pas) ; en TV, comme la grande majorité des projets est issue de la commande des diffuseurs qui financent 90% du devis, vous aurez compris que ce n’est souvent pas le contenu qui fera pencher la balance d’un côté ou de l’autre.
    • Certains projets n’existent donc que parce qu’ils sont portés par des stars de l’écran (et plus rarement de la réalisation ou de l’écriture) ou parce qu’ils dérivent d’une commande directe des chaînes sur tel ou tel sujet (mise en valeur du patrimoine, séries comiques pour toute la famille, séries pour des stars féminines, etc.). Bien évidemment, les exceptions sont possibles, heureusement, mais en terme de marché il ne faut pas s’y tromper, la création originale pure, c’est une toute petite part du marché !
  2. La TV française n’est pas encore une industrie puissante malgré une présence dominante de gros groupes audiovisuels
    • L’industrie cinématographique dépense parfois plus d’argent pour commercialiser un film que pour le faire (vrai surtout aux US), d’où l’importance des stars qui garantissent l’audience du premier WE de sortie par exemple. Cela est moins vrai en TV française où pour l’instant, le marketing dépensé pour appâter le chaland sur un film ou une série n’a pas dépassé le budget global de production.
    • Prenons l’exemple récent d’Ainsi soient-ils où Arte s’est engagée cet automne dans une campagne pub ans précédent dont le budget a été estimé à environ 800k€, soit presque le budget de deux épisodes. Une campagne qui est donc estimée à 20% du budget global de la série et qui a payé, la chaîne a doublé son audience par rapport à l’année dernière. Cet argent est d’ailleurs entièrement mis par la chaîne.
    • Les diffuseurs prennent donc en charge près de 90% du budget réel (la part producteur étant souvent très restreinte ou apportée en nature par le salaire producteur) + la promo. Arte (2% d’audience moyenne) a une ligne éditoriale audacieuse, ce qui n’est pas forcément le cas des deux contributeurs majeurs de la TV française que sont TF1 (24% de part d’audience moyenne en 2011) et France TV (24% de pda également) qui cherchent avant tout à conserver leur part de marché en baisse avec la nouvelle concurrence des chaînes de la TNT (23% de pda en 2011). Vous comprenez donc pourquoi les diffuseurs sont en général très averses au risque et uniquement préoccupés par deux éléments : qui est dans le film et combien ça va coûter.
    • N.B. Le producteur de fiction TV français lui, ne gagne pas vraiment d’argent (part exceptée de la marge qu’il se prend sur le budget de production qui peut aller de 10 à 30%) car les fictions françaises ne s’exportent pas (sauf exceptions à la Besson par exemple), ce qui explique aussi notre faible niveau de production annuel (qui continue à baisser). Lorsque vous écrivez votre projet original, il est ainsi intéressant d’avoir ces éléments en tête. Plus vous aurez fait un concept fort, capable d’attirer des acteurs stars, à petit budget, plus vous maximiserez vos chances d’intéresser un producteur et un diffuseur. Commencer par un unitaire (moins risqué en termes coût de production et de diffusion) est aussi une piste à explorer, quitte à le transformer en série si vous convainquez. Attention, pour transformer un unitaire en série, il faudra que votre projet dispose ou qu’il puisse être transformé avec une mécanique dramatique puissante capable de générer de nombreux épisodes, ce qui n’est pas toujours le cas.
  3. Des budgets (ou formats) audiovisuels qui trustent le marché : retour en force du 90′ et montée en puissance du 26′ (soap)
    • Les coproductions internationales nouvelle génération (entre 25 et 40 millions d’euros pour des séries de 8 à 12 épisodes) : seules les stars (acteurs, réalisateurs, showrunners US et auteurs stars français, etc.) y ont pour l’instant accès. Quelques producteurs trustent ce type de format : EuropacorpTV, Atlantique (Lagardère), Capa, Gaumont, etc.
    • Les unitaires : Canal+ assure un budget de 2,5 à 3 millions d’euros pour quelques privilégiés (gens de cinéma, stars, etc.) pour des fictions politiques sur des sujets polémiques, la moitié moins environ est mise sur les autres chaînes en fonction du prestige et de l’événement. Pour information, France 2 a annoncé un retour à 40% d’unitaires pour cette année.
    • Les mini-séries franco-françaises de 6 à 8 épisodes : 8 à 10 M€ environ par série sur Canal+, environ 900k€ par épisode sur TF1 sur deux types de séries essentiellement hors événements ou sagas (les séries comiques pour toute la famille, les séries policières avec une nouvelle variante de comédies policières d’action cette année), 700k€ en moyenne sur France TV (un peu plus sur France 2, un peu moins sur France 3). Etant donné les économies que le groupe public doit trouver sur son budget 2013, pas vraiment la peine de leur proposer des séries actuellement. 500 k€ sur Arte (le budget série étant complet, il ne reste qu’un format peu exploitable de 3 x 52′ à pourvoir)
    • Les soaps (de 60 à 80k€ l’épisode) : un format en 26′ qui continue d’intéresser les productions comme Marathon, Telfrance et autres. TF1 a deux projets en préparation, pas sûr cependant qu’il en sorte vraiment quelque chose en 2013. France 3 continue de décliner PBLV à toutes les sauces, France 2 a arrêté Lignes de vie et Talons Aiguilles qui n’ont pas fonctionné. La TNT s’y met avec une reprise de Sous le soleil par exemple (Marathon, encore) ou les Mystères de l’amour (JLA).
    • Les formats courts et les web séries en plein essor : je n’y reviens pas.
    • La scripted-reality (autour de 38k€ l’épisode de 26′) qui foisonne actuellement sur toutes les chaînes. Avec ses multiples rediffusions, c’est un nouvel eldorado pour les chaînes et les producteurs car ce type de format est très rentable pour les diffuseurs (qui avec trois rediffusions en moyenne divisent ainsi le coût de l’épisode par trois tout en s’assurant un grand stock d’épisodes).
    • Hors de ces différents formats, il vous reste les sagas romanesques (qui n’ont plus tellement le vent en poupe ces derniers temps, cf. l’échec d’Inquisitio par exemple), ou des séries de 90′ qui sont produites comme autant d’unitaires en fonction des audiences.
  4. Peu de guichets à qui s’adresser
    Avec un faible niveau de production et peu d’exportations, la fiction française ressemble à un gigantesque barrage : beaucoup d’appelés pour peu d’élus. Cela tient aussi au fait que les chaînes capables de produire de la fiction originale sont peu nombreuses en France : le budget global apporté par les diffuseurs étant d’un peu plus de 500 M€ en 2011 (chiffres CNC) réparti de la façon suivante :

    • Le groupe TF1 avec un budget de 143 M€ d’euros annuel (soit 26% de la part diffuseur dans le financement de la fiction française)
    • Le groupe France TV dont majoritairement France 2 avec 144M€ et France 3 avec 129M€ pour un budget global de quelques 275 M€ (soit 51%)
    • Le groupe franco-allemand Arte avec 27 M€ (soit 5%)
    • Le groupe M6 avec 27 M€ (soit 5%).
    • Enfin le groupe Canal+ avec 55 M€ (soit 10%) et autres chaînes thématiques payantes comme 13e rue (8 M€) Comédie (3 M€), Orange cinéma (1,5 M€)
    • Les chaînes de la TNT n’ont aujourd’hui qu’un apport marginal où des chaînes comme NT1, TMC et NRJ 12 n’ont investi que quelques 3 M€.
    • Si vous désirez faire un film ou une série originale, vous devez donc savoir qu’il n’y a que ces guichets là actuellement, ce que les producteurs vous diront. Sachant que ces guichets sont en souffrance aujourd’hui car les budgets baissent, vos producteurs n’ont donc pas beaucoup le choix. Bien sûr, le CNC comble pour une petite partie les projets qui ne trouveraient pas preneurs avec le Fonds d’aide à l’innovation (une trentaine de projets subventionnés par an), mais cela reste marginal, surtout que depuis sa création en 2005 (une seule série sur la centaine de projets aidés, a pour l’instant vu le jour).

Vous comprenez donc pourquoi aujourd’hui, il est si difficile de faire une fiction TV originale et de qualité même si les choses changent doucement : certaines chaînes ont pris le pari de la différenciation et de la qualité (Canal+, Arte et France 4 par exemple), les premières chaînes de la TNT commencent à honorer leurs obligations de production (NRJ 12, TMC, W9, et bientôt D8, HD1, etc.), certaines chaînes du câble continuent leur progression (Comédie, Orange Cinéma Série, 13ème rue surtout) ce qui devrait contribuer d’ici deux ou trois ans à des propositions intéressantes.
L’essor des coproductions internationales et des formats courts est aussi un phénomène intéressant à scruter qui pourrait bientôt contribuer à augmenter le volume de production nationale et à changer les modèles économiques en vigueur, en permettant notamment aux productions de mieux exporter ce type de programmes et enfin faire de l’argent avec des fictions françaises.
Bref, étant au creux de la vague, le marché de la fiction française ne peut que remonter…
Préparez donc vos high concept, car le rebond est proche (reste à savoir si cela prendra un, deux ou cinq ans). Pour vous exercer à trouver des high concepts, n’hésitez pas à vous reporter au chapitre dédié et à commencer par le cours sur le high concept, voie royale pour vendre un scénario.
Qu’en pensez-vous ?

8 comm. sur « Fiction française: 4 vérités à connaître pour vendre vos projets »

  1. thierry écrit le 11 novembre 2012 à 21:34

    Et si je prenais un acteur connu, avec une postiche ridicule sous un chapeau pointu, qui parle a un chien et qui possède des pouvoirs magique grâce a des fx bâclés…
    Ca intéresserait quelqu'un, d'après vous?
    J'aurais une chance?

  2. Ecrit écrit le 12 novembre 2012 à 09:41

    @Thierry : vous avez bien compris que la sélection des projets en TV ne se fait pas sur le contenu (ou trop peu comme sur Arte par exemple) mais on y viendra… Surtout si le genre de fiction que vous décrivez commence à se prendre des bouillons d'audience.

  3. Ecrit écrit le 12 novembre 2012 à 10:07

    @Bénédicte : ma façon à moi de ne pas déprimer est de savoir où je mets les pieds mais je parle vous l'aurez compris de la fiction TV "mainstream" et de grandes tendances. Heureusement, un bon projet trouve toujours sa voie (en TV comme au cinéma) et vous aurez beaucoup de scénaristes dont la carrière a commencé sans stars ni commandes, juste grâce à un projet original épatant (Si, si les scénaristes de Hard par exemple, en TV comme en cinéma…). D'ailleurs, tenez-nous au courant des avancées de votre beau projet qui ne manquera pas d'être fait, j'en suis sûre ! Il faut savoir perséverer en scénario, c'est peut-être la seule leçon.

  4. Ecrit écrit le 12 novembre 2012 à 10:16

    Oups, en suivant votre conversation, j'ai supprimé le commentaire de Bénédicte par erreur… Voilà qui est réparé, désolé les filles ;o)

    Bénédicte écrit :

    « Chère Julie,

    Merci pour vos intéressantes contributions …. Parfois quelque peu déprimantes mais réalistes ! Pour ma part, étant moi même en attente d'une réponse de diffuseur pour une série et comprenant mieux le fonctionnement de la Tv en France …. Je pense concentrer mon énergie sur le cinéma ! Il y a malgré tout plus de liberté et de souplesse, de multiples guichets selon le budget du film, des collèges premiers film, des aides régionales.

    Merci et bonne journée.

    Bénédicte. »

  5. Anonyme écrit le 12 novembre 2012 à 10:27

    Chère Julie,

    J'ai bien compris que vous parliez de projets mainstream … Pour les projets différents, il y a Arte effectivement mais leur budget n'est pas extensible. Chez Canal, ils font appel à des professionnels du cinéma, question de prestige, je suppose. Il me semble que la série Hard à été initiée ans le cadre d'un appel d'offres de la trilogie. Du coup j'en viens au fait qu'il faut passer un maximum de concours et commissions. Il y en a pas mal. Ça m'a aidée pour mes courts (l'un d'eux réalisé dans le cadre de la Collection canal). Il faut être persévérant et y croire comme vous le dites.
    Merci pour vos encouragements. Comme je vous l'avais précisé , j'en appellerai à vos excellents conseils prochainement.

    Bonne journée.

    Bénédicte

  6. Anonyme 007 écrit le 12 novembre 2012 à 15:56

    Aux vues du constat général sur la fiction française et après réunions et concertations régulières avec mes deux hémisphères cérébraux, j'ai opté pour une autre stratégie, un peu moins rationnelle, un peu plus folle et grosse consommatrice d'énergie (mais au moins je m'amuse au lieu de déprimer…;-):
    -je réfléchis à des sujets et des personnages "tous azimuts", c'est à dire sans coller forcément aux grandes grilles habituelles, de toute façon remplies à 90% par des projets en cours ou existants (des flics, des familles, des gendarmes, des avocats); évidemment, si le sujet en question est un polar ou une comédie familiale, tant mieux mais je n'en fais pas un préalable.
    -j'essaie de les formuler sous forme de high concept, si possible (mais pas toujours) de manière synthétique et "vendeuse"(voir évidemment "high concept, le site"…;-)
    -je tiens compte des genres que j'affectionne même si ils ne sont pas en odeur de sainteté, actuellement. Pourquoi? Parce que le "actuellement" est extrêmement volatile en tv: l'engouement d'hier pour les comédies (syndromes Arnacoeur puis Intouchables, indexés sur leur succès d'audience) peut changer en quelques semaines/mois. Il suffit d'un ou deux cartons dans un autre genre pour que la donne change. Après le succès de "Ainsi soient-ils" et en attente de celui attendu des "Revenants", je sens comme un frémissement du côté du spirituel et du fantastique: je parie mon stylo que des projets du même acabit général sont en cours de développement (à suivre).
    -je garde de la "souplesse créative" dans les possibilités d'adaptation du format: un producteur peut s'intéresser à votre projet de série pour en faire un unitaire, voire un projet cinéma… Rester "aware", donc.
    -en multipliant les sujets et les genres, on multiplie les chances de "coller" peu ou prou à une nouvelle demande à un moment T.
    -dernier point: je me force à être très sélectif avec les prods (autant qu'ils le sont avec les auteurs): pas la peine de proposer un thriller paranoïaque à celui qui ne jure que par les campings familiaux, ça évite les retours négatifs ou qui enfoncent les portes ouvertes ("j'aime beaucoup votre tueur mais il n'est pas assez…heu… familial…")
    -Enfin, je mets un cierge chaque semaine au dieu des auteurs dans une petite chapelle dont je garde précieusement la clé.
    Bon courage à tous et hauts les coeurs!

  7. Ecrit écrit le 12 novembre 2012 à 19:14

    @007 et Bénédicte : multiplier les lignes et écrire ce que l'on aime dans un haut standard de qualité sont bien les deux meilleures postures à adopter quelles que soient les tendances du marché (fluctuantes par nature). Sélectionner les productions, stimuler son réseau, être conscient des grands ordres de grandeur ajoutent encore des chances à pouvoir vendre dans la meilleure configuration. C'est tout à fait l'esprit dans lequel Cédric et moi travaillons… Merci pour vos contributions précieuses !

  8. Jef écrit le 27 novembre 2012 à 20:10

    Bonjour, j'ai en projet d'adapter en téléfilm de 4 épisodes mon roman "Au bord des cendres" paru en 2009 et vendu à 50.000 ex. Le synopsis est prêt, j'ai fait une bande annonce sur YouTube, je travaille sur le pitch, mais après? comment trouver des producteurs? à qui s'adresser? aux chaînes TV? aux sociétés de productions? Je suis dans la nuit… et dans les brouillards.
    Votre site est une véritable mine d'or… je vais l'explorer.
    Merci d'avance, et à bientôt!

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