L’adaptation cinématographique d’une pièce de théâtre

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Comment adapter au cinéma une oeuvre de théâtre comme celle de Jean-Luc Lagarce ? Retour d’expérience sur le travail d’adaptation cinématographique d’un scénariste.

Le cinéma a su puiser dans les grandes œuvres théâtrales pour se renouveler, se réinventer. Shakespeare, Tchekhov, Tennessee Williams, quelques exemples parmi les plus grands dramaturges, ont été régulièrement adaptés. De la scène au cinéma ces œuvres ne perdent pas de leur éclat, de leur force. Leur message reste intact. On les redécouvre par les possibilités qu’offre l’image d’aller chercher ce qui n’appartient pas au théâtre : un visage d’acteur en gros plan, un espace de jeu plus réaliste, une autre esthétique visuelle.

Voici un modeste retour d’expérience sur ma récente adaptation cinématographique de Derniers remords avant l’oubli, une comédie sentimentale* de Jean-Luc Lagarce (1957-1995). (Actuellement l’auteur contemporain le plus joué sur les grandes scènes théâtrales françaises ainsi qu’à l’étranger. Depuis sa disparition, son œuvre littéraire connaît un succès public et critique grandissant. Elle est traduite en vingt-cinq langues. Juste la fin du monde vient d’être adapté au cinéma par Xavier Dolan.)

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Garder les dialogues originaux

Souvent l’enjeu est là : comment adapter l’œuvre originale sans en dénaturer le fond, la forme et plus particulièrement son langage ?

Prenez Jean-Luc Lagarce par exemple. Le succès de son œuvre ne s’explique pas par des structures dramatiques sophistiquées, mais plutôt par la virtuosité de ses dialogues, qui sont au service de thèmes simples et universels, comme la difficulté d’obtenir une vérité relationnelle :

  • DERNIERS REMORDS AVANT L’OUBLI
  • LE PITCH DE LA PIÈCE
  • Un dimanche à la campagne, au début des années 90, dans une maison où trois des personnages, HÉLÈNE, PIERRE et PAUL (la quarantaine), ont vécu une histoire d’amour vingt ans plus tôt… l’esprit communautaire, les années 70. 
Puis ils se sont séparés. Pierre vit toujours en solitaire dans cette maison. Hélène et Paul se sont mariés chacun de leur côté, ailleurs.
 Ce jour-là, ils reviennent pour débattre de la vente de la maison, qu’ils avaient achetée en commun et qui a pris de la valeur. Ils ont besoin d’argent. Mais sont-ils seulement venus pour cela ? Il y a dans les placards des cadavres sentimentaux, des secrets, des idéaux perdus et des remords… Derniers remords avant l’oubli est une comédie acide sur l’amitié et l’amour, sur l’arrangement avec la réalité.

     

Le langage de Jean-Luc Lagarce n’est pas quotidien mais néanmoins juste et drôle. C’est une épreuve pour les acteurs car il faut domestiquer cette langue, la rendre vivante. Le plaisir de jouer Lagarce devient alors sans fin, nous disent les comédiens. Faire entendre ce texte au cinéma dans sa forme originale est un défi passionnant.

  • Extrait du scénario de Jean-Marc Culiersi et Pierre Larribe, d’après la pièce de Jean-Luc Lagarce.
  • 4. EXT. PORTAIL DE LA MAISON / ALLÉE – JOUR
  • PIERRE ouvre le portail en bois sur HÉLÈNE, 45 ans, cheveux courts, le port altier, regard perçant, visage tendu. Une gêne perceptible puis ils se sourient timidement.
  • PIERRE
  • (La gorge nouée)
  • Je suis content. Tu vas bien ?
  • Derrière Hélène, surgit PAUL, 43 ans, grand, une calvitie bien avancée, des lunettes de vue rondes, le sourire aux lèvres.
  • PIERRE
  • (S’efforçant d’être convivial)
  • Vous allez bien ? Est-ce que vous allez bien ?
  • Paul fait la bise à Pierre.
  • PAUL
  • (à Hélène)
  • Je pensais que nous arriverions avant vous.
  • Sans lui répondre Hélène remonte d’un pas décidé l’allée qui mène à la maison. Pierre échange un regard inquiet avec Paul qui lui répond par un sourire embarrassé.
  • Pierre referme le portail qui bute sur ANTOINE, le mari d’Hélène, 49 ans, un petit homme au visage sympathique. Antoine se faufile par l’entrebâillement du portail.
  • Une bouteille de vin à la main, il se plante devant Paul et Pierre. Pierre est visiblement très surpris par sa présence.
  • ANTOINE
  • (Souriant, à Paul et Pierre)
  • C’est à dire… la route est bonne, nous avons bien roulé, elle se souvenait parfaitement du trajet…
  • Antoine donne la bouteille à Pierre qui la prend machinalement.
  • HÉLÈNE
  • (À la cantonade tout en examinant le toit, soucieuse)
  • C’est Antoine, lui là. C’est mon mari.
  • Antoine tend la main à Pierre qui est distrait par l’irruption de LISE, 17 ans, casque audio vissé sur les oreilles.
  • LISE
  • (Passant devant Pierre et Paul sans s’arrêter)
  • Je m’appelle Lise. Je suis leur fille, la seconde fille, leur fille
  • (Désignant du doigt Hélène et Antoine)
  • à eux deux, là.
  •  

Casser le huis-clos, mais pas trop !

Une pièce de théâtre est souvent, par nature, un huis clos qui peut facilement s’adapter. La pièce de Lagarce par exemple, n’offre ni contexte historique daté, ni cadre géographique situable. Il n’existe pas de didascalies décrivant un décor, et les dialogues donnent à ce sujet peu de détails précis. Au début de notre réflexion, mon co-scénariste Pierre Larribe et moi croyions qu’il fallait aérer la pièce, en faire un film proprement dit en sortant de l’univers clos de la maison. Nous pensions qu’il fallait montrer ce que racontent les personnages de leur passé, les découvrir avant cette réunion dans leur quotidien pour mieux les définir, les saisir, sortir de cette maison étouffante et s’aventurer dans l’environnement de ce lieu- dit. Aérer donc. Mais nos premières tentatives n’apportèrent rien, tout s’en allait à vau-l’eau.

Nous comprîmes alors que la force de l’écriture théâtrale réside souvent dans son efficacité minimaliste. Il nous fallait au contraire se concentrer essentiellement sur l’arène où s’affrontent les personnages. La maison devient alors le symbole tangible des contradictions idéologiques des trois amis. Dans les années 70, ils étaient en rupture avec leurs origines bourgeoises. Cette maison perdue dans la campagne, loin du monde urbain et capitaliste, était leur refuge, l’expression illusoire de leur révolte. Aujourd’hui ils doivent vendre la maison pour en finir définitivement avec ce passé. Mais ce n’est pas si facile. C’est une réflexion sociale et politique qui est ainsi proposée.

Nous avons ainsi décidé de montrer seulement les extérieurs proches. Cela nous a permis de nous détacher de la proposition théâtrale originale mais aussi, et surtout, de montrer que le huis-clos sous tension qui se joue à l’intérieur, n’épargne pas l’extérieur. Toute la propriété est le théâtre de la violence des sentiments que traversent les personnages. Le jardin, uniquement évoqué dans la pièce, apparaît comme un espace qui n’a de charmant que le cadre car les affrontements continuent de s’y exprimer sans relâche, même chez ceux qui espéraient y trouver un refuge.

Écrire entre les scènes existantes

Le hors-champ entre les actes, voire les scènes, laissent la place à l’extrapolation, à la liberté de digresser, de développer l’univers des personnages. C’est aussi une invitation à réinventer l’ordre des séquences. Affirmer un point de vue, donc adapter.

Lagarce, en amoureux du cinéma, propose ainsi entre chaque tableau des ellipses importantes. Nous avons imaginé des scènes supplémentaires qui nous permettent d’aller plus loin dans ce que vivent, traversent les personnages. Trahissons-nous l’auteur, l’œuvre originale, en proposant ces nouvelles situations ? Dans ce cas précis, il nous est apparu évidemment que ces nouvelles propositions étaient le prolongement ou le développement de ce qui était en germe dans les dialogues originaux. Nous n’avons pas écrit de nouveaux dialogues, le texte de Lagarce ne saurait souffrir la juxtaposition d’une écriture distincte ou « à la manière de ». Il y aurait eu un véritable problème de cohérence dans le style et dans l’univers du film. C’est pour cela que nous avons opté pour des séquences sans texte. Ce sont des situations qui racontent les personnages quand ils ne parlent pas, quand ils ne se parlent plus, quand ils sont soumis au silence ou obligés d’agir parce que la parole est vaine, impossible. Dans leurs instants de solitude, parfois touchants, parfois ridicules.

Vous pouvez suivre les étapes de la production de mon film sur le site derniers-remords.com. Et pour approfondir le sujet sur High Concept, je vous encourage vivement à suivre ce cycle d’articles sur l’écriture des dialogues.

A bientôt !

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