Argo, bande annonce décryptée d’un high concept

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Nouveau sur le blog de la méthode des créateurs de fictions : des exemples tirés de l’actualité ! On commence avec Argo, notre favori pour les Oscars, qui est un mix de deux genres, l’espionnage et la satire (voir notre cours vidéo Comment mélanger la comédie avec un autre genre).


Beaucoup de films d’espionnage (sous-genre du film d’action) ont déjà traité le sujet. L’originalité du scénario réside ici dans la tâche, c’est-à-dire le « 2 » du 1-2-3, le véritable jackpot du scénariste. Tous les éléments structurels de ce high concept sont exposés en 2 min 21 s dans la bande annonce. Décryptage.


  1. Présentation de l’arène (20 premières secondes)
    • L’arène peut constituer en soi le facteur d’originalité d’un concept. Ici, elle participe de l’intérêt du projet puisque pour la première fois, ce fait historique est porté à l’écran. Vous aurez noté par ailleurs l’ouverture sur un assaut, c’est-à-dire un conflit direct et violent qui met en valeur une technique d’interpellation du spectateur qui attire tout de suite son attention. Pour en savoir plus, voir notre cours vidéo sur comment commencer une histoire.

      Novembre 1979.
      Les militants islamistes, sous la bannière de leur nouveau chef, l’ayatollah Khomeiny, prennent d’assaut l’ambassade américaine à Téhéran en représailles au statut de réfugié politique que le Shah vient d’obtenir. Les islamistes attaquent le périmètre sécurisé de l’ambassade. Plus de cinquante Américains présents dans l’ambassade, parviennent à brûler et déchiqueter la plupart des documents confidentiels avant d’être pris en otage.

  2. Installation du déclencheur

      Ce que les Iraniens ignorent, c’est que six membres du personnel de l’ambassade ont réussi à s’échapper juste avant le raid des révolutionnaires, et se sont réfugiés dans la maison de l’ambassadeur du Canada, Ken Taylor et sa femme, Pat. Cette situation restée secrète, le Département d’État commence alors à explorer les options d’exfiltration de ces otages depuis l’Iran.

    • Présentation du protagoniste : Tony Mendez, un spécialiste de l’exfiltration de la CIA qui doit monter un plan pour les faire sortir du pays. Mais qui est Tony Mendez ? L’archétype du héros de film d’action (le genre structurant) :
      — Pour défendre une noble cause, il va au-devant d’une mort certaine (« it’s gonna take a miracle to get them out »). Une nuance est apportée : il est aussi intelligent et drôle… une préparation du lancement du deuxième genre.
      — Il est seul, face à de multiples opposants, y compris dans son propre camp. Non seulement il va devoir sortir six otages d’un pays en pleine insurrection contre les Américains, mais le Département d’État commence à explorer des options surréalistes pour l’exfiltration (faire sortir les otages d’Iran à vélo).

  3. Mise en valeur de la tâche

      Tony Mendez doit faire passer les otages pour une équipe de cinéastes canadiens, chargés de faire des repérages en Iran pour un film de science fiction.

    • La tâche du héros est non seulement fun, mais aussi conflictuelle à souhait :— recruter des alliés, dont John Chambers, un maquilleur d’Hollywood qui a déjà fabriqué des déguisements pour la CIA (« You need a script, you need a producer ! (…) You need somebody who’s a somebody to put their name on it. Somebody respectable. With credits. Who you can trust with classified information. Who will produce a fake movie. For free. ») ;
      — organiser un happening presse pour faire connaître le projet, décrit comme une copie de Star Wars, et crédibiliser aux yeux du monde entier que ce faux film est actuellement en pré-production ;
      — convaincre le département d’État ET la Maison Blanche qui ont de sérieux doutes sur l’opération (« This is the best bad plan we have… by far, sir. ») ;
      — former les six otages eux-mêmes aux métiers du cinéma. Ils ont besoin de se mettre au diapason et d’assimiler en une nuit leurs fausses couvertures ;
      — le tout avec une horloge aux fesses (« You have 72 hours to get them back. »).

    • Twist inattendu, la tâche lance donc un second genre et une seconde arène : Argo est une satire d’Hollywood. Vous pouvez apprendre la technique générale de la tâche en vidéo, dans le ch.2 de notre formation scénario en ligne, ou la tâche caractéristique de la comédie avec ce cours spécifique.


La bande-annonce d’Argo s’arrête là et ne montre pas le « 3 » du 1-2-3, comme c’est souvent le cas dans les bandes annonces pour laisser aux spectateurs la surprise de la fin. J’espère que cette analyse vous aura donné envie de voir ou revoir ce très bon film, qui est notre favori pour les Oscars.Et vous, quel est votre pronostic ?

6 comm. sur « Argo, bande annonce décryptée d’un high concept »

  1. Anonyme 007 écrit le 13 février 2013 à 09:52

    Excellent film et vrai cas d'école d'un scénario articulant habilement tous les éléments pour tenir en haleine le spectateur jusqu'au bout, comme développé ci-dessus dans le billet de Julie. J'ai une "réserve masculine" sur le look et le jeu de Ben Afflek que je trouve un peu trop "Ken"…mais j'imagine que les filles ne seront pas d'accord…;-)

    Sinon, sans spoiler, vous remarquerez l'usage subtil et récurrent qui est fait de l'image découpée en lamelles, une métaphore visuelle de la menace qui entoure nos infortunés protagonistes; métaphore reprise dans l'affiche originale…que la version française s'est empressée de réduire à une banale affiche de film d'action/espionnage.
    Le diable étant dans les détails, il y aurait beaucoup à dire sur l'inconsistance régulière des affiches de films en général (et encore plus des adaptations graphiques de films étrangers), comme si l'affiche était un détail véniel, alors que ce devrait être le premier élément d'accroche du projet, au même titre et encore plus peut-être que la tagline (au demeurant excellente ici, dans sa concision : "The movie was fake. The mission was real."). L'affiche de film (ou de série française, d'ailleurs, où il y a depuis quelques temps un réel progrès de conception), ambassadeur indispensable de tout projet de fiction, un prochain sujet pour "High Concept, la méthode"?
    Bonne journée à tous.

  2. Ecrit écrit le 14 février 2013 à 16:31

    @Anonyme 007: Hello !
    Je n'aurais pas mieux dit, mais pour être honnête la francisation des affiches américaines, tout comme la traduction approximative de certains dialogues, est la conséquence directe d'une politique des studios américains eux-mêmes, qui n'hésitent pas à raboter une œuvre pour la rapprocher du marché ciblé. Les joies du copyright; lire à ce sujet l'excellent ouvrage de Nolwenn Mingant Hollywood à la conquête du monde : Marchés, stratégies, influences.
    Bonne fin de semaine :o)

  3. Anonyme écrit le 14 février 2013 à 20:38

    Cédric avez-vous été formé dans une école, à écrire des scénarios ou avez-vous appris sur le tas ?

  4. Ecrit écrit le 15 février 2013 à 11:08

    @Anon: Les deux ! (Voir mon CV ci-dessus, 5ème onglet sous le titre High concept).

  5. Chocotop écrit le 23 février 2013 à 11:13

    Une description d'une affiche du prochain Iron Man (Le mandarin) qui fait écho à ce que Anonyme007 a di http://www.premiere.fr/Cinema/News-Cinema/PHOTO-Iron-Man-va-t-il-devoir-affronter-le-mechant-ultime-3674634.

  6. Ecrit écrit le 27 février 2013 à 14:09

    @Chocotop: intéressant, merci!

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