Le CNC peut-il sauver la fiction française?

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La production audiovisuelle française TV se délocalise, atteint ses plus bas historiques et pourtant, malgré tous les obstacles dressés sur sa route (pas d’exportations, peu de diversification de revenus, peu de rentabilité, pas de WGA et la liste est longue), elle continue bon an, mal an à suivre son petit bonhomme de chemin. Un paradoxe dû à l’exception culturelle française et au CNC.

Une crise de la fiction française qui n’en finit pas


Depuis des années, la crise de la fiction française est un marronnier sur lequel tous les acteurs du secteur glosent pour donner de leur voix (votre humble servante y compris). En effet, bien que la production française de fiction TV soit plutôt stable, autour de 750 heures produites ces douze dernières années, elle court loin derrière les leaders européens anglais et allemands et risque sous peu d’être bientôt rattrapée par des nouveaux entrants dynamiques comme l’Espagne dont nous adaptons (cf. Scènes de ménage) ou nous diffusons les productions de plus en plus nombreuses (de Grand Hotel à Un, dos, tres). Et pourtant, pourtant, notre fiction tient debout malgré toutes les plaies et tous ses défauts. Autre paradoxe : à force de crier au loup, on aurait presque oublié que si elle continue à exister, c’est qu’elle fait tourner un petit marché national de presque un milliard et demi d’euros (équivalent au marché de l’horlogerie française à titre de comparaison).
Sa force : notre marché la tient d’un acteur essentiel, si évident qu’on l’aurait presque oublié, le CNC (Centre National de la Cinématographie), qui, à lui seul, fait presque tenir debout l’exception culturelle TV et pousse au renouvellement de notre production nationale.

Sans le CNC, pas de fiction TV

Grâce à ses différents mécanismes de soutien (et à ses nombreux rapports documentés mis à notre disposition), cet acteur majeur nous permet de comprendre comment notre fiction tient la route malgré la multiplicité des signaux d’alerte de ces derniers temps.
Un volume de production stable financé à 80% par les diffuseurs, le reste par le CNC : sur la globalité de ce marché qui comprend l’animation, le documentaire, la fiction et le spectacle vivant, le CNC a investi en 2011 près de 213,4 M€ (+8,5% sur un an). Les diffuseurs y ont injecté de leur côté près de 840,4 M€ (85% de ce montant étant financé par les chaînes nationales historiques). Les financements étrangers représentent quant à eux quelques 120,4 M€ (avec une forte hausse en fiction +70%). Enfin les producteurs ont contribué à hauteur de 210 M€.

Sur la fiction TV, les chiffres sont encore plus parlants : les chaînes hertziennes représentent 88,2% des investissements dans la production de fiction (le groupe FTV comptant pour 51,4%) pour 773 heures annuelles, un chiffre globalement stable depuis une douzaine d’années tournant autour de 750 heures annuelles dues aux quotas de production.

  1. Qui sont les gagants d’un tel système ?
    • Les grands groupes audiovisuels (Lagardère & co) : 12 groupes audiovisuels produisent deux tiers du volume global de fiction française en 2011. Si l’on prend un devis type de fiction, celui-ci est financé par les diffuseurs (préventes nationales comprises) à 75% (record historique), le CNC à 10%, les producteurs à 10% et les préventes à des diffuseurs étranger à 5%. En réalité, les 10% mis par les producteurs français équivalent en fait à zéro car grâce au système actuel dont ils bénéficient (l’argent investi facialement sur le plan de financement est récupéré en fait sur le devis de production dans le salaire qu’ils s’octroient et/ou puisé sur leur COSIP -compte de soutien automatique financé par le CNC). Du coup, on comprend mieux pourquoi, tant que les diffuseurs continuent à commander de la fiction (ils y sont obligés de fait), et que le CNC pousse à la consommation (en augmentant sa contribution chaque année), ces groupes n’ont en fait rien à craindre et au final, même si leurs productions ne s’exportent pas ou ne rapportent pas, ils survivent tranquillement en profitant du système.
    • Les auteurs historiques de commande et les stars : comme le dénonçaient Françoise Ménidrey, une directrice de casting qui juge avec pessimisme l’avenir du marché audiovisuel français, le système de production français tourne en vase clos, recrutant les mêmes auteurs et acteurs stars qui rassurent des diffuseurs en quête d’audiences pour écrire et jouer dans toujours le même type de fictions, des low concepts centrés sur des femmes essentiellement, que ce soit en comédie ou en policier.
    • Les nouvelles chaînes gratuites de la TNT : qui se cachent derrière leur petite taille pour ne pas honorer leurs quotas de production originale. Si l’apport des chaînes historiques (TF1, FTV et M6 essentiellement) constitue presque 85% de l’apport global investi, celui des chaînes gratuites se situe à environ 2% (dont 0,2% en fiction) alors qu’elles représentent aujourd’hui presque 23% de l’audience, et 28% du marché publicitaire. Certes leur montée en charge dans leurs obligations de financement doit être liée à leur budget global de fonctionnement, mais elles profitent de leur petite taille relative en fait pour s’excuser de produire tout court. Cette situation est aussi due à notre modèle économique intrinsèque de production à coût horaire élevé. Le coût horaire moyen est en effet en augmentation constante depuis 3 ans (on produit de plus en plus cher) à 973,5 k€, d’où une barrière à l’entrée assez flagrante et une bonne excuse pour le coup (ou devrais-je dire le coût). Le CNC a beau dénoncer cette situation, pour l’instant, rien ne change (mais que fait notre gendarme audiovisuel ?).
    • Canal+ et ses filiales : la chaîne cryptée qui fonctionne sur un modèle payant à abonnement a ainsi presque doublé son budget de création originale en 2011, pouvant se permettre le luxe de s’absoudre d’une quelconque pression des audiences tout en calquant son modèle économique sur sa jumelle américaine HBO. À part quelques unitaires de prestige commandés aux stars françaises sur un mode de production cinéma, le reste de la production originale de la chaîne est fondé sur le modèle économique de la coproduction internationale qui lui permet de diviser par deux son investissement et de s’ouvrir les marchés de ventes de programmes internationaux avec des fictions tournées en anglais. Ses productions peuvent-elles alors toujours s’abriter sous le label fiction française, ça c’est une autre histoire.

  2. Qui sont les perdants d’un tel système ?
    • Les producteurs indépendants : si leurs confrères qui appartiennent à des groupes ont souvent négocié des deals avantageux qui leur garantissent des quotas de production annuels, les petits producteurs indépendants dépendent de la bonne volonté des diffuseurs. Ils se trouvent ainsi à la merci d’une annulation, ou d’une non-reconduction de série qui les condamnent généralement à la banqueroute (environ 60 sociétés de production de fiction actives en 2009 ne l’étaient plus en 2010). Ce sont en général des TPE qui produisent quelques fictions par an, essentiellement des unitaires. Paradoxalement, ce sont eux qui investissent le plus en amont (pour décrocher des commandes) et qui prennent le plus de risques pour proposer des projets innovants alors qu’ils sont rarement choisis du fait de leur taille pour les assumer. Ils doivent alors faire des alliances avec de plus grands groupes quand ils le peuvent qui leur coupent en échange de leur ombre bienveillante, leur retour sur investissement en leur laissant des miettes sur le budget de production.
    • Les nouveaux entrants du scénario, les créateurs de fiction et les acteurs peu connus : comme le marché est trusté par les stars, il est ainsi particulièrement difficile de travailler dans de bonnes conditions lorsqu’on est débutant. Le manque de confiance global et le manque d’opportunités professionnelles (peu de débouchés) ne favorise ni l’innovation, ni le renouvellement des thématiques traitées. Le système actuel favorise au contraire le connu et la reproduction, ne permettant aux nouveaux entrants que de vivoter sur des projets low costs à des conditions tarifaires parfois choquantes (pas toutes mais beaucoup…). De même, les créateurs de projets originaux (excepté quelques stars françaises ou étrangères) se trouvent lésés dans un système global de commande où les diffuseurs averses au risque dictent leurs règles pour rester dans l’hégémonie d’une fiction fédératrice, le plus souvent pompée (adaptée ou inspirée) sur des projets déjà faits par d’autres pays plus ambitieux.
    • Les téléspectateurs : habitués à ronronner devant leur fiction nationale qui leur convenait très bien, ont vite appris à faire la différence avec l’introduction de la fiction américaine. D’ailleurs, le TOP 100 des audiences 2011 est frappant. TF1 s’arroge la première place avec 99 des 100 meilleurs scores, le Mentalist décroche 26 records avec un tir groupé entre la cinquième et la seizième place, Doctor House occupe encore 21 places, juste devant Esprits Criminels avec 20 places. Si l’on ajoute Les Experts et Grey’s Anatomy, les séries américaines ont assuré à TF1 72 places sur 100 avec 41 dans les 50 premières places. Il n’y a pas une place pour notre fiction nationale, fait unique en Europe.

  3. Ce qui va changer
    • Les chaînes hertziennes, qui produisent pourtant 85% de notre production nationale originale, non seulement perdent de l’audience, mais produisent désormais à perte ce type de contenu. Tant que les audiences suivaient, la fiction française ne rapportait pas d’argent par exemple, mais elle n’en faisait pas perdre non plus. Or, depuis l’arrivée des nouvelles chaînes gratuites, la multiplicité de l’offre de ces 25 futures nouvelles chaînes conduit inexorablement à un nouveau partage du gâteau et ce sont les programmes les plus faibles qui trinquent : ci-nommée la fiction française, pourtant genre le plus prisé du public. Cette année, les dépenses de TF1, France 2 (à son plus bas historique depuis 1997), France 3 (anormalement boostée par PBLV qui occupe 50% de son investissement) et M6 (dont les formats courts représentent 80% du budget fiction) baissent. Renâclant de plus en plus à honorer leurs quotas de fiction, les chaînes privées (TF1 et M6) tentent de renégocier leurs obligations à la baisse, tout en taclant le groupe Canal+ via des groupes de pression sur l’autorité de la Concurrence (cf. réticences à autoriser le rachat de Direct8 et Direct Star et la fusion Canalsat-TPS), tandis que FTV qui a du mal à se remettre de la suppression de la publicité, diminue ses nouveaux investissements.
    • Une réforme du soutien à la production pour le CNC va subventionner les nouvelles séries avec un système de bonification en fonction du format (avantage aux séries longues) et du coût (avantage aux séries les moins couteuses). Le système tente de promouvoir une fluidification du système de commande des chaînes (qui devrait se faire moins au cas par cas) pour favoriser les exportations et l’augmentation de la production. Cette incitation va de pair avec une diminution du soutien des oeuvres installées (et donc rentables comme PBLV, Scènes de ménage ou encore Section de recherches par exemple). Le soutien sera dégressif en fonction des minutes produites. L’apport total de cette réforme conduit le CNC à augmenter de fait de 10% son soutien à la fiction française. De même, le CNC a prévu une aide pour le développement des programmes WEB, avec un COSIP dédié permettant aux producteurs de disposer d’un apport de plus d’un million d’euros en complément des apports diffuseurs.

  4. Quelles conséquences pour la fiction française ?
  5. Il est fort à parier qu’à force de perdre de l’argent sur la production de fiction, les bailleurs de fonds de la fiction française se réorganisent pour restructurer la filière tout entière. De même, le CNC, vigilant sur sa politique de soutien, tente d’orienter à la recherche d’innovations tant sur les formats que sur les contenus.
    • Une limitation des coûts sur TF1 et M6 : délocalisations, coproductions internationales, séries longues et formats courts vont être les maîtres mots de l’investissement des chaînes privées hertziennes en matière de fiction.
    • Une réorganisation de fond de France Télévision avec une prime à l’innovation :
      • France 2 réfléchit à la réorganisation de sa case du vendredi soir et favorise le retour à une politique d’unitaire pour revenir au niveau de 2005, soit 40%.
      • France 3 s’inscrit enfin dans une réflexion globale qui devrait aboutir en septembre prochain.
      • France 4 se dote d’un budget fiction de 5 M€ afin de monter en gamme et créer des projets innovants. Un projet de fiction en 26′ est déjà dans les tuyaux.
      • ARTE continue son investissement dans la fiction (+40% par rapport à 2010) sur des séries tout format innovantes.
    • Le développement de séries longues low cost pour la TNT gratuite :
      • NRJ 12 et Chérie HD se sont associées pour pré-acheter la série policière Burn Out actuellement en tournage sur une première saison de dix épisodes de 52′.
      • NRJ 12 fera aussi revenir sa série de quatre épisodes de 52′, L’été où tout a basculé pour une saison 2. Elle planche de même sur un soap quotidien (cent épisodes de 22′ au budget riquiqui) centré sur la musique : deux projets sont encore en compétition.
      • TMC renouvelle quant à elle Les mystère de l’amour pour une deuxième saison.
    • Des séries comiques en 26′ sur le câble : la chaîne Comédie+ avait déjà produit trois séries de 15 épisodes de 26′ avec United Colors of Jean-Luc, Miko & Cartman ne foutent rien et La chanson du dimanche. Elle va continuer sur ce rythme avec notamment C’est la crise, fiction centrée sur Anne Roumanoff, ou éventuellement la reconduction de Hero corp pour une saison de plus.

Que retenir ?

Si les changements à venir sont porteurs de bonnes nouvelles pour la production de fiction, ils prendront peut-être du temps. Le salut de la fiction française tant espérée viendra ainsi sûrement comme pour sa consoeur américaine de ceux-là mêmes qui l’avaient pourtant cantonnée à un contenu artistique pauvre servant tout juste de bouche-grille. Espérons de toutes les façons qu’il y aura une prime au changement. Qu’en pensez-vous ?

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