Comment écrire un scénario de série captivant? Grâce à l’omission volontaire d’informations

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L’origine de cette étude, par Dodine Grimaldi


« J’ai décidé pour ma gouverne de faire l’analyse des premières minutes de séries avant de constater que ma démarche interpellait mes étudiants, d’autres auteurs mais aussi des réalisateurs et des producteurs, tous soucieux de prendre conscience des moyens mis en œuvre pour capter l’attention des spectateurs.
Comment ça commence ?
Pourquoi ça accroche le spectateur ?
Quelle est la part d’intrigues ?
A combien de personnages peut-on s’attacher en si peu de temps ?
Comment sont exposés les faits et situations ?
Dans combien de décors ?
Autant de questions auxquelles ils (surtout les auteurs), se retrouvent confrontés au début de l’écriture et particulièrement de l’écriture de séries télévisées.
Il ne suffit pas d’avoir une bonne histoire. Il faut aussi l’illustrer de la meilleure façon possible, et ce, dès l’écriture. Dès les premières secondes. Dès le premier geste du héros. Alors pourquoi ne pas commencer par compter ce qui a déjà été fait ? »

Mise en garde de l’auteure

Dans le très beau livre « Mathématiques, un dépaysement soudain » publié à l’occasion d’une exposition à la Fondation Cartier, la question : « Lorsque vous fermez les yeux, voyez-vous quelque chose de mathématique ? » a été posée à Nicole El Karoui, une mathématicienne reconnue. Elle a répondu qu’elle voyait des équations le plus souvent sous forme d’énoncés ou de phrases muettes, mais très sonores. Avant d’ajouter que « les idées fusent ou tournent en rond, partent sur la tangente et dans l’impasse, ou se fissurent pour faire surgir l’inattendu, souvent faux d’ailleurs quand on rouvre les yeux. Mais quelle intensité dans cet instant ».
Pas étonnant que David Lynch ait apporté sa contribution à cette exposition…

« Peut-on tirer une formule mathématique menant au succès à partir des chiffres de mes tableaux ? Non. Mais on peut éviter certains écueils.
Les chiffres de ces tableaux ne sont que des chiffres, avec leur degré d’approximation et leur incomplétude.
Approximation car il est difficile d’opérer un choix dans les séries étudiées (selon quels critères ?), de différencier le nombre de répliques selon le nombre de personnages, de compter le nombre exact de plans de montage de certaines scènes (ah, la scène du crime dans Les Tudors !) et sur les séries dont les plans commencent SUR le générique.
Incomplétude car cette étude ne prend pas en compte le nombre de journées de tournage de l’épisode ou de caméras dans chaque scène, le budget alloué à l’écriture, à la réalisation, etc. Sans parler des problèmes divers et variés et parfois personnels, non-quantifiables, qui ont forcément influé sur l’efficacité finale de l’œuvre. »

La nécessité de donner du rythme dès l’ouverture


« Il est toutefois étonnant que Joséphine Ange Gardien ne compte pas davantage de lieux et d’actions dans ses trois premières minutes que… Jacquou le croquant, mini série de 90 minutes diffusée en 1969 (ORTF).
J’ai tendance à penser que la lenteur de l’action était bien plus appropriée à cette époque et pour cette série qu’à une comédie d’aujourd’hui qui suppose une première situation forte et visuelle. En général la lenteur de la mise en place présage de la lenteur de la série… ou du film.
Rares sont les séries françaises qui brillent dans cet exercice. La majorité sont explicatives avec des situations assez pauvres ou/et clichées.
Certaines veulent éviter ce côté explicatif en abondant dans le côté intrigue cher aux USA. Je pense à la série Les revenants. Cette série multiplie les couches de son mille feuilles scénaristiques d’intrigues diverses et variées qui donnent dans les premières minutes un côté indigeste à l’ensemble. Ça commence bien avec un accident de car (un peu lent cependant), avec un concept fort, une très bonne réalisation, mais le récit ne tarde pas à se perdre à trop vouloir ajouter des personnages, des meurtres, des conflits familiaux, etc. Au final, les acteurs (tous très bons) doivent défendre des personnages aux comportements illogiques au sein d’une intrigue que l’on sent tirée par les cheveux (et qui l’est de mon point de vue). Même impression que sur la série Lost. Comme quoi les Américains ne savent pas non plus toujours où ils vont ! Accident de car, accident d’avion, mêmes dangers ?! J’ai trouvé cette série française trop proche du film d’Atom Egoyan De beaux lendemains et de la série de David Lynch Twin Peaks. Mais l’idée initiale reste excellente. »

L’omission volontaire d’informations


« Dans Prison Break, on ne comprend rien au comportement du héros.
Il se fait tatouer tout le corps, on le retrouve en costard dans un bel appartement sur lequel des articles de presse autour d’un condamné à mort sont affichés, il les jette ainsi que le disque dur de son ordinateur. Sur une table, un origami représentant un cygne. On le retrouve braquant une banque avec une caissière qui ne comprend pas pourquoi il ne part pas avec l’argent avant l’arrivée de la police (il se contente de sourire) puis au tribunal où son avocate ne parvient pas à le défendre et où il ne semble attendre qu’une seule chose : être emprisonné. Tout ça en trois minutes.
En tant que spectateur, on est tout de suite accroché alors que l’on ne parvient pas à établir de lien entre ces scènes. On « sent » que tout est calculé, maîtrisé, que chaque détail compte… On sait que le héros, qui est au centre de chaque séquence, a des raisons d’agir ainsi. On ne nous égare pas dans des actions floues avec de multiples personnages. On ne nous explique rien mais on sait que, même si on est ballotté dans une tempête, le capitaine fait cap vers une destination précise après études de cartes marines et de prévisions météorologiques. On nous donne une formule mathématique complexe mais qui sonne juste et nous interpelle. On attend de savoir comment on en est arrivé là.
Le résultat avant la démonstration. Une mise en place très efficace quand elle est maîtrisée. »
(Cliquez ici pour accéder au cours vidéo sur cette technique, l’écriture « in media res »)

Tableaux des tendances


« Les voix-off deviennent rares (à part dans Ainsi soient-ils).
Les dialogues sont parfois étranges (je pense au premier épisode de Engrenages quand le procureur, sur les lieux du crime, répète deux fois que la victime était une belle femme, personne ne le souligne, très bizarre aussi).
Je vois une similitude dans le traitement des premières minutes sur Borgen, Homeland (non traité dans les tableaux) et The Good Wife. Contexte politique complexe mais qui n’empêche pas d’être accroché dès les premières minutes.
En ce qui concerne les séries comédie, j’apprécie Fais pas ci fais pas ça qui mêle un vrai sens de l’observation, des situations contemporaines qui sonnent justes, des rebondissements (même s’ils sont parfois un peu trop gaguesques) et une mise en place très rapide. Parfois trop ! J’ai le sentiment que de très bonnes situations ne sont au final pas assez exploitées.
Pour le reste… les tableaux parlent d’eux-mêmes ! »

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