Essor des coproductions internationales: quel avenir pour les scénaristes tv français?

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Toutes les chaînes s’y mettent : TF1 vient de signer un accord en ce sens avec EuropaCorp, France 2 s’y emploie avec une nouvelle direction dédiée, M6 aussi et surtout Canal+ qui n’envisage plus que ce mode d’organisation pour la production de ses séries. Mais qu’est-ce que ce mot à la mode cache et quelles en sont les conséquences pour nous les auteurs ?


La copro internationale, réservée traditionnellement aux grosses productions de prestige ces dernières années, est devenue incontournable aujourd’hui dans le langage de tous les diffuseurs. C’est surtout que cela fait un bon bout de temps que l’audiovisuel connaît ce genre de montage : un scénariste italien, des décors allemands, des acteurs français, chacun tournant dans sa langue puis le tout était doublé dans la langue de chaque pays partenaire et le tour était joué. Toutes les grandes fresques historiques de ces dernières années s’étaient construites sur ce modèle, on pense à Napoléon sur France TV, ou encore Le Comte de Monte Cristo sur TF1 (ces deux fictions ayant été produites par GMT côté français -groupe Lagardère mais nous y reviendrons). Aujourd’hui, comme le dit Bertrand Méheut, le grand patron de Canal+, dans la presse « une fiction chez les chaînes traditionnelles coûte en moyenne 700 000 euros de l’heure à fabriquer (NDLR : sur le service public). Nous, nous sommes déjà au-dessus d’1 million d’euros par heure (NDLR : niveau partagé par TF1 sur les unitaires)(…) Les standards américains sont à peu près de 2 millions d’euros par heure. Pour les atteindre, nous devons faire des montages de coproduction avec des partenaires étrangers afin de pouvoir diffuser ces fictions en France à un prix raisonnable. Nous l’avons fait avec Borgia et nous souhaitons continuer dans ce sens ». La messe est dite.

Le PAF rêve de faire des grosses séries à l’américaine

Le mot n’est plus tabou car sur ce modèle principalement économique, les chaînes visent le marché international en partageant les coûts. Tout le monde semble y gagner : le spectateur français peut s’enorgueillir de voir des productions de meilleur niveau, et les diffuseurs de se voir enfin ouvrir le sésame des ventes à l’export, tant au niveau de la reconnaissance artistique que financière (finie les ventes limitées à la Suisse et à la Belgique et aux quelques pays francophones intéressés par la fiction hexagonale). Oui, mais… Est-ce encore de la fiction française ? Quand France Télévision s’associe à la BBC pour Death Paradise créée par Robert Thorogood, produite par Atlantique Productions (filiale du groupe Lagardère), la société de Takis Candilis, et au Canada pour Jack of Diamonds écrite et produite notamment par Peter Hume avec une équipe franco-canadienne, je ne suis pas sûre que les talents français d’écriture soient majoritaires, surtout lorsqu’il s’agit de rédiger directement dans la langue de Shakespeare.

Le scénariste français est sacrifié sur l’autel de la rationalisation économique

Les diffuseurs pour le coup (ou devrais-je dire le coût) sont prêts à la dilution de leurs pouvoirs. Pour preuve, reprenons l’exemple de Borgia dont Canal + est si fier. Si la chaine a réussi à allouer une somme de 25 millions d’euros pour 12 épisodes, ramenant le budget moyen à quelques deux millions d’euros, le fameux standard américain, c’est qu’elle n’y a mis que 5 à 600 000 euros : soit 50% de moins que ce qu’elle aurait dû si elle avait produit seule sur une facture purement nationale, soit donc seulement 25% du budget global. A ce prix là, elle veut bien abandonner le leadership artistique et se faire plaisir en assumant une série écrite en langue anglaise par un scénariste américain auréolé de gloire à qui elle a, de toutes les façons, donné carte blanche ! C’est aussi ce que pense le producteur français qui a aidé à bâtir la copro, Takis Candilis de nouveau. Et il a eu raison : le pari de la chaîne cryptée a pour le moins été gagnant, sa série a explosé tous les compteurs d’audience et lui a permis de rivaliser avec The Borgias écrite par Neil Jordan pour Showtime, la chaîne américaine concurrente de HBO, à qui Canal+ achète le non moins rentable Dexter. Échange de bons procédés.Que faire alors quand on voudrait pouvoir écrire à l’américaine avec un budget conséquent ? Les scénaristes français n’ont-ils pas leur place dans une copro internationale ? On peut reprendre l’exemple de Canal+ qui se défend de ne pas employer le talent français à l’écriture, en confiant l’écriture de Grand Hotel, une nouvelle copro internationale de prestige coproduite et écrite par Sam Mendes, assistée de Virginie Brac (Engrenages) et David Wolstencroft (MI-5). Mais pour une scénariste française, combien d’autres ateliers d’écriture purement étrangers chez Canal+ : Le vol des cigognes et La Patrouille Perdue/The Lost Patrol, 2 séries produites en collaboration avec la société de Luc Besson, EuropaCorp TV (ex-Cipango) ont démarché ou démarchent des scénaristes célèbres américains et britanniques pour des séries tournées en anglais. Enfin, un dernier projet de Canal+, Pharaoh, développé en partenariat avec Tetra Media Fiction est une série créée par l’américain John Milius déjà créateur et producteur exécutif de Rome. TF1 ne déroge pas à la règle et se cale sur le même modèle avec les mêmes producteurs. La première grande coproduction internationale du groupe se fait grâce encore à Takis Candilis (Atlantique Productions) qui lui a apporté sur un plateau « une série policière ambitieuse » tournée en langue anglaise et créée par René Balcer (New York Police judiciaire, New York Section criminelle) avec Jean Reno en acteur principal comme l’évoquait Françoise Ménidrey dans sa critique du PAF français et d’acteurs moins bankables qui n’hésitent plus à se reconvertir en TV. D’ailleurs, TF1 a signé pour une première saison de huit épisodes (2 millions d’euros de budget moyen) où elle met elle-même 900.000 euros par épisode en pré-achat, alléchée par les possibilités de vente à l’international, secteur de croissance identifié suite à ses récents déboires. TF1 a aussi annoncé qu’elle allait produire d’autres séries internationales tournées en langue anglaise qui seront diffusées sur TF1 et vendues sur le marché mondial en partenariat avec EuropaCorp TV pour attirer une audience plus large. Pour le moment, les projets développés ne sont pas connus.

Que retenir ?

  • Premier constat : en tant que scénariste français, vous savez à qui envoyer vos projets de séries internationales (seuls les grands groupes comme Lagardère, Europacorp, et dans une moindre mesure Capa, ou Tetra Média en sont capables), et que vous avez peu de chances de rester à bord du projet, qui aura toujours besoin d’un grand nom du scénario étranger pour se faire.

  • Deuxième constat : si la coproduction internationale permet à la France de sortir de son isolement relatif (qu’elle a contribué à créer elle-même) et de pouvoir produire enfin à un coût de revient acceptable tout en industrialisant la filière audiovisuelle, la fiction française y perd aussi son âme en perdant la direction artistique.
  • Troisième constat : si les américains sont parvenus à industrialiser une fiction d’auteurs, c’est bien là surement, la prochaine piste de réflexion que doit suivre la fiction française si elle ne veut pas devenir un produit de grande consommation sans goût et sans saveur.
Espérons que l’expérience amène nos diffuseurs et producteurs à reconsidérer les leviers qu’ils sont prêts à lâcher pour abaisser leur coût. Qu’en pensez-vous ?Ne vous laissez pas décourager et apprenez vous aussi à créer une série avec le cours écrire une série tv, les quatre ingrédients d’une bonne bible de série.

6 comm. sur « Essor des coproductions internationales: quel avenir pour les scénaristes tv français? »

  1. Fabrice O. écrit le 6 juillet 2012 à 18:40

    Comme dirait si bien mon père "Oh putain les mecs !!!" http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5gTIlSDpYggxzycBflY6lfYsjHMYg?docId=CNG.8b9ec0499caf66743905ec3d958bf6b9.6f1
    De la Patellière et Kandilis me font penser à Louis XVI dans un des sketches de Inconnus sur la révolution française.
    Le peuple : On a faim !
    Louis XVI : Et bien il faut manger.
    Le peuple : Oui mais on y arrive pas.
    Louis XVI : Et il faut te forcer.

    C'est ça la solution scénariste français, force toi quoi !!!!

  2. Ecrit écrit le 6 juillet 2012 à 21:44

    @Fabrice : je ne sais pas s'il faut souhaiter qu'ils aient le même destin… La situation actuelle ne peut plus durer éternellement, nous fonctionnons à nos plus bas historiques de production, reste à savoir comment va s'orienter la reprise : tous sur la copro, fictions lows costs, ou encore séries longues de commande ? Quelques pistes intéressantes de réflexion pour la rentrée…

  3. Fabrice O. écrit le 6 juillet 2012 à 21:56

    Loin de moi l'idée de voir les scénaristes chanter "Ah ça ira, ça ira, ça ira les producteurs de l'audiovisuel … "
    L'autre voie c'est peut être le High concept… Je viens de rendre compte que les décideurs de la fiction française, c'est un peu comme les rappers … Une bande de surfers qui suivent la vague. Sauf que si un se démarque et cartonne. Il crée la nouvelle norme. Aujourd'hui dans le rap c'est le son dirty south qui cartonne. Avant c'était les violons lancinants, y a eu la funk et la soul etc …

  4. Ecrit écrit le 7 juillet 2012 à 09:26

    @Fabrice : c'est tout à fait ce que nous pensons Cédric et moi. A un moment donné, le contenu deviendra l'enjeu, et il faudra des nouveaux scénaristes pour faire une nouvelle fiction. L'école High concept a de l'avenir…

  5. Fabrice O. écrit le 8 juillet 2012 à 18:00

    http://www.programme-tv.net/news/series-tv/33761-les-etats-unis-adaptent-les-hommes-de-l-ombre-f2/
    Bon c'est pas de l'exportation totale, mais c'est quand même bon signe.
    En espérant que la deuxième saison soit plus poussé au niveau de l'écriture.

  6. Ecrit écrit le 9 juillet 2012 à 09:51

    Cher Fabrice, le jour où nous pourrons vendre des séries aux US à diffuser telles quelles, ni vous ni moi n'aurons plus à nous faire du souci. Soit nous n'existerons plus, soit nous les auront obligés à lire des sous-titres. Entre ces deux extrémités fantaisistes, espérons simplement que les quelques séries que nous arrivons à vendre deviennent de plus en plus nombreuses, et que même s'ils font des adaptations, la France devienne un centre créatif relais où ils viennent faire leur marché. Croisons les doigts ! Merci pour vos contributions toujours pertinentes sur le blog. A bientôt.

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