Crise de la fiction française: finie ou pas?

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Dans son numéro de mai 2012, le magazine Capital fait son buzz sur le business des séries télé en France et semble découvrir ce que nous savions depuis au moins 2007, au début de la crise de la fiction française, à savoir que les fictions américaines rapportent bien plus d’argent aux chaînes que les séries françaises mais voyons plus loin…


Les chiffres sont sans appels aujourd’hui, Dr. House rapporte 6.9 millions d’euros par épisode, Mentalist, 6.5 millions d’euros tandis qu’Esprits Criminels en rapporte 6 millions d’euros par enquête avec un coût d’achat moyen très faible : seulement 175 000 euros par épisode.

Une fiction française chère avec des performances décevantes.

À 700 000 euros l’épisode en moyenne, Doc. Martin ne rapporte que 2.3 millions d’euros par épisode, tout comme Section de recherches tandis que Alice Nevers et Julie Lescaut doivent se contenter respectivement de 2 millions et 1.6 million d’euros par épisode. Oui mais…Ce n’est pas nouveau, c’est juste que certains journalistes ont pris la peine de quantifier l’écart de rentabilité pour TF1, qui a toujours fait de la fiction à reculons, comme toutes les chaînes d’ailleurs. Si elles n’avaient pas d’obligations de production, il y a belle lurette que la fiction française aurait disparu des écrans français. Alors, la véritable information serait plutôt, que si les chaînes ne faisaient pas beaucoup d’argent, ou moins d’argent avec les séries françaises, et même pendant un moment (2007-2010), le bilan était critique (les coûts de production valaient à peine le coût de grille), il appararaît qu’aujourd’hui, certaines fictions parviennent à générer à nouveau du profit. L’exemple de Section de Recherches, série créée et produite par Dominique Lancelot, est à cet égard significatif. De retour pour une sixième saison, la série du Jeudi de TF1 lancée le 11 mai 2006, retrouve des audiences tout à fait correctes, et des scores intéressants pour les annonceurs sur les ménagères. En 2006, Section de Recherches réalise un bon démarrage et réunit plus de 8 millions de fidèles (34.7% de part de marché). Mais catastrophe en septembre 2007, la série n’attire plus que 6.6 millions de téléspectateurs, soit 27.6% du public présent devant son petit écran. Et lorsque Prison Break revient sur M6 la semaine suivante, les résultats empirent : plus que 5.1 millions de fidèles, un score très faible pour la Une à l’époque. Globalement, la seconde saison marque une chute très importante d’audience : 2.3 millions de téléspectateurs ont déserté et TF1 a perdu 9 points de part de marché !

2007 marque officiellement le début de la crise de la fiction française.

Elle se prend de plein fouet la concurrence avec les séries américaines. Les français s’attachent aux nouveautés US et découvrent leur narration rapide, les séries en 4 actes en 42 minutes, et des héros pas toujours lisses. Aux scénaristes français de s’adapter, et comme pour Section de recherches de produire des intrigues moins prévisibles. Le résultat est encourageant et dès 2008, la saison 3 remonte les scores jusqu’à 7.5 millions de téléspectateurs. La quatrième saison maintient des scores honorables avec une moyenne de 6.3 millions de téléspectateurs et près de 27% de part de marché pour les 14 épisodes. Alors même si TF1 continue à perdre du terrain par rapport à ses concurrents, et malgré la percée des chaînes de la TNT, en 2011, la cinquième saison se maintient à 7 millions de téléspectateurs en moyenne et la série devient la première série policière devant l’indétrônable Julie Lescaut. Il n’y a donc pas de quoi s’inquiéter pour la sixième saison qui doit démarrer ce jeudi 26 avril, surtout que TF1 enchaîne les bonnes performances. Je pense surtout aux jolis succès de Profilage, ou encore de Vive la Colo, en moyenne entre 6 et 7 millions de telespectateurs.

  • Petite parenthèse : et si la fin de la crise n’était pas encore finie en 2012, cf. le retour mitigé de Section de Recherches. En moyenne, les épisodes inédits de la sixième saison ont rassemblé 6 millions de téléspectateurs et 25% de part d’audience dont une femme sur trois de plus de 35 ans (31%) soit 1 million de télespectateurs en moins par rapport à l’année dernière.

Bref, le pire est-il passé ? Si les performances du service public sont moindres, on peut tout de même noter les bonnes performances d’un Village français sur France 3, ou de La Smala s’en mêle sur France 2.

Et s’il fallait fallait voir dans cette étude une bonne nouvelle pour la fiction française ?

Certes, les fictions françaises ne sont pas au niveau des séries américaines (je parle ici pour les meilleures d’entre elles), mais après beaucoup de tentatives ratées de copiages, il semble que les chaînes aient retrouvé une équation profitable avec des narrations à la française et des bons vieux héros auxquels le public est habitué et peut s’identifier. Quid de l’innovation alors ? Je me pose vraiment la question de savoir si elle est encore possible en France et si surtout elle est souhaitable ? Au final avec des séries installées, les chaînes recommencent à voir le bout du tunnel de la rentabilité, pourquoi prendraient-elles des risques pour faire ce qu’elles ne savent pas faire ? Pour conclure, je laisse la parole à Sullivan Le Postec dont l’interview le 16 avril 2012 sur le blog L’auteur inspiré fait le point sur la fiction française : « le cœur du problème de la fiction française a été l’absence de niches de renouvellements, parce qu’il n’y a jamais eu qu’une seule case de diffusion : 20h30 sur une grande chaîne. (…) Les américains sont bien plus intelligents, ils ont des cases de fin de soirée ou de jours de semaine à plus faible audience. Là, à côté des grosses locomotives à audience, ils innovent et inventent ce qui sera mainstream 10 ans plus tard. C’est Hill Street Blues maintenue à l’antenne qui permet l’existence dix ans plus tard de Urgences, qui devient la série numéro 1 des audiences. En France, quand la locomotive du héros citoyen de 90’ est tombée en panne, il n’y avait rien d’autre, nulle part. D’où la catastrophe. Cette situation n’a guère évolué. A cet égard, la TNT est pour l’heure une immense opportunité gâchée. (…) Il y a clairement un chemin qui s’ouvre, celui de la série populaire et de qualité. De chaque côté du chemin, il y a un gros gouffre. Le premier, c’est l’immobilisme. On ne peut pas se le permettre : les héros-citoyens monolithiques qui n’évoluent pas, même les plus de soixante ans trouvent ça un peu ringard. Mais l’autre, c’est de vouloir faire tout de suite Mad Men, ou The Wire, ou Doctor Who en prime sur TF1 ou France 2. (…) On ne peut pas faire passer le public français sans transition de Kojak (l’un des modèles de Navarro) à ces séries-là. (…) En un mot, il faut savoir se faire un peu plaisir, mais pas trop, tout de suite. C’est un drôle d’exercice en frustration vraiment, vraiment difficile. Mais il est payant. Quelque chose comme Bref est l’exemple de ça. Populaire et de qualité. Aujourd’hui, Un Village Français est probablement notre Hill Street Blues. Il faut réussir les étapes d’après ».À méditer, qu’en pensez-vous ?
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2 comm. sur « Crise de la fiction française: finie ou pas? »

  1. Boudin écrit le 30 avril 2012 à 16:17

    Bonjour Julie,

    En ce qui concerne la production de fictions tv, je m'interroge sur un point : y a t-il, en France, beaucoup de fictions tv tournées mais jamais diffusées ?

    Il me semble que c'est le cas aux Etats-Unis ; les séries américaines qui nous parviennent sont celles qui ont passé l'épreuve du pilote qui a convaincu les chaines, les spectateurs et la critique, mais il y a pléthore de séries qui restent dans les cartons.

    "Un grand écrivain se remarque au nombre de pages qu'il ne publie pas", a écrit Sétphane Mallarmé. Est-ce qu'une bonne industrie de production de fictions tv ne se reconnaitrait pas au nombre de fictions qui ne sont jamais diffusées ?

    Boudin

  2. Ecrit écrit le 1 mai 2012 à 08:23

    Cher Mister Boudin,
    A ma connaissance, les fictions TV tournées sont toujours diffusées en France. Il suffit d'en connaître le prix (entre 500 000 et 1M d'euros l'épisode) pour comprendre. Par contre, quant une chaîne n'assume plus un propos, elle peut choisir de diffuser à un horaire de nuit, c'est tout de même une catastrophe économique pour elle.
    Vous avez raison par ailleurs, le système TV américain est fondé sur une sélection drastique de pilote. Je crois que 20% des pilotes aboutissent à des séries.
    En fait, il est difficile de comparer les deux systèmes, car si Hollywood est une industrie qui produit chaque année des déchets de R&D, la fiction française en est encore au stade de l'artisannat où chaque objet est quasi unique mais j'y reviendrai cette année avec des vidéos dédiées.
    Merci de l'avoir souligné. JS

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