Crise des séries TV françaises: une question de culture?

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La comparaison France – États-Unis de l’histoire du développement des séries télé permet de voir précisément où la fiction française a raté le coche de l’industrialisation, ce qui est intervenu bien avant la crise de la fiction en 2007.


En effet, en matière de série tv, les Etats-Unis, bien plus que la France, ont développé une vraie culture télévisuelle. Les Américains ont ainsi été les premiers à se lancer dans ce genre télévisé, de la sitcom au western, en passant par le soap-opera. Walt Disney mais aussi Warner en ont été les principaux précurseurs. Puis, progressivement (cf. les causes de la crise de la fiction française expliquées par l’histoire comparée de la TV en France et aux US), la fiction américaine s’est propagée dans le monde entier, pour atteindre son apogée en France dans les années 1980, notamment avec la série culte Dallas. Créée au départ dans l’optique de pallier le manque de programmes et de fidéliser le public, la série TV, ouvertement inspirée des techniques de la radio, répond à la nécessité de la part des chaînes américaines de garder le public captif le plus longtemps possible.
De ces contraintes de départ, certains producteurs et créateurs US ont réussi à tirer le meilleur. Aujourd’hui, la série est un incontournable télévisuel, qui rallie des millions de fans sur l’ensemble de la planète. Dommage que la France vienne tout juste de redécouvrir cette culture via des produits étrangers. Décryptage.


Une production US industrielle dès les années 1950


Dès les années 1950, la production sérielle se met en place aux Etats-Unis.
D’un côté, le genre comique trouve ses codes et son modèle économique avec la sitcom I love Lucy, produite à partir de 1951. Le couple d’acteurs à succès, Lucille Ball et Desi Arnaz, impose cette comédie filmée à Hollywood —la technique de tournage utilisée pour cette série est à l’origine de la façon dont sont encore produites les sitcoms américaines de nos jours.

En conservant les droits de ces épisodes après leur diffusion, Desi et Lucille font par ailleurs de substantiels bénéfices en vendant les rediffusions. La base technique et financière de la production de série outre-atlantique vient de naître alors que I love Lucy remporte un succès considérable.

De l’autre, le one hour drama s’installe. Walt Disney et d’autres à sa suite inaugurent l’investissement des studios de cinéma dans la télévision. Disney s’associe rapidement à ABC et lance Davy Crockett. Warner Bros suit le mouvement et coproduit le western Cheyenne tant et si bien qu’à la fin des années 1950 aux États-Unis, la série télévisée a pris rapidement le pas sur toute autre forme de programme. Avec ses horaires réguliers —près de 5 à 6 séries peuvent s’enchaîner sur une même chaîne—, elle fournit aux networks de substantiels gains tout en leur permettant de rentabiliser leurs studios de cinéma.

Très vite, un genre se détache nettement des autres : le western, qui devient le genre dominant au milieu des années 1950. Gunsmoke, un western pour adultes, réaliste, proche des succès cinématographiques et qui fut la plus longue série de toute l’histoire de la télévision américaine, en est l’illustration la plus pure.


À la même époque en France, la « grande époque du direct » débute sur les mêmes bases que les Etats-Unis avec les dramatiques, ces pièces de théâtre filmées et retransmises à la télévision. En 1950, l’hexagone se lance avec sa première série française : L’agence Nostradamus, écrite par Pierre Dumayet et réalisée par Claude Barma. Il s’agit d’une histoire policière dans laquelle s’entremêlent enquête criminelle et astrologie. Les Cinq dernière minutes, série initialement conçue comme un jeu télévisé dans lequel les candidats doivent résoudre une fausse enquête, devient elle aussi rapidement une série policière avec des personnages récurrents et meurtres dont il faut trouver le coupable. Cette série lance le genre.

Comme le western fut la pierre angulaire des débuts de la série télévisée aux USA, le policier fut l’un des genres les plus prisés au début de la série télévisée française – et il l’est resté. La vraie différence entre la série américaine et la série française, réside ainsi non pas dans les thématiques ou les genres traités mais plutôt dans l’industrialisation mise en place par les américains dès les années 50. Cette industrialisation fait tourner un système assurant un nombre considérable d’épisodes à l’antenne tous les ans, une qualité technique irréprochable et un soin dans le spectacle proposé.

Si Disney a lancé le format anthologique, c’est la Warner qui lance vraiment la série TV, en imposant un modèle de production formaté permettant de réutiliser le script d’une série pour tourner l’épisode d’une autre (la fameuse structure en 4 actes, décryptée dans le cours dédié au break-down, est née).


Une égalité des forces dans les années 1960-1970


Dans les années 1960, les westerns se multiplient à la télévision américaine et envahissent le petit écran : Au nom de la loi, Lone Ranger, Rintintin, Le Virginien ou encore La Grande Vallée… au point qu’au début des années 1960, pas moins de 31 séries de westerns sont répertoriées sur les 3 principales chaînes. Finalement, le genre s’épuise de lui-même au milieu des années 1960 mais les grands networks US ont compris grâce à lui l’importance grandissante d’un lien régulier du public avec des personnages récurrents auxquels il peut s’attacher. Les genres se diversifient alors. La science fiction gagne un succès important avec deux séries marquantes : Au-delà du réel, anthologie de nouvelles télévisées, et Star Trek, qui arrivera bien plus tard dans l’hexagone (dans les années 1980), contrairement à un grand nombre de séries des années 1960 et 1970 qui n’ont pas été diffusées en France.
En France à la même époque, les séries policières continuent de se multiplier : l’Inspecteur Leclerc, L’abonné de la ligne U, Les complices de l’aube, L’homme de l’ombre, Allô police… Face au succès de ces séries auprès des ménages français, leur volume double en 1964 et la production française est multipliée par quatre. Mais le ver est déjà dans le fruit : dès la fin des années 1950, la TV française est déjà marquée par l’arrivée massive des séries anglo-saxonnes sur ses écrans : Alfred Hitchcock Présente en 1958, puis suivront Ivanhoé, Rintintin, Destination danger, L’homme invisible ou encore Au nom de la loi. En 1961, le feuilleton Le temps des Copains, d’une durée de 15 minutes, est programmé avant le journal télévisé de 20 heures. En 1963, Janique Aimée remporte également un énorme succès.

La télévision française aborde la série par le biais du feuilleton quotidien, utile pour fidéliser le public juste avant le journal de 20h. Ces séries, très « franco françaises », permettent de gagner des places aux côtés des séries anglo-saxonnes avec qui elles cohabitent.

En 1963, pour contrebalancer la fiction étrangère, une copie française de Robin des bois, Thierry la Fronde, est programmée le dimanche en fin d’après-midi. C’est cette série qui va permettre de mesurer l’impact du feuilleton historique. Ce dernier genre, reposant sur l’adaptation littéraire et surnommé le « western à la française », va devenir aussi important en France que le western l’est aux USA. Les studios français sont rodés pour ce genre de spectacle.

Avec l’arrivée de la couleur dès 1967, la France devient la spécialiste du feuilleton historique, maîtrisant la création de costumes, la confection de décors et la chorégraphie de combats plus que quiconque.


Alors qu’aux USA on évoque une possible baisse de la créativité au cours des années 1970, certaines productions telles que Ma sorcière bien aimée font jeu égal avec des séries comme La famille Adams, les premières retransmises immédiatement sur les ondes hertziennes françaises, les secondes que bien plus tard. (La télévision d’Etat gaullienne ne tolère pas vraiment les comédies américaines très engagées qui contestent l’état des choses.) On peut néanmoins citer les séries Mission Impossible, Star Trek, ou Le Fugitif, qui furent les séries phares de cette époque.
Dans les années 1970, on importe surtout des fictions policières américaines, notamment Columbo, la plus durable et la plus connue, ou encore Starsky et Hutch ou Charlie’s angels. 
En France, c’est encore le grand moment du feuilleton historique dont Rocambole est le représentant phare. Il faut compter aussi sur la saga historique de soirée qui s’impose en revendiquant une esthétique plus travaillée et des ambitions culturelles plus élevées. Ce genre compte des œuvres marquantes, telles que la mini-série Le Chevalier de maison rouge, adaptée de l’œuvre d’Alexandre Dumas, la première du genre et une des plus opulentes en matière de tournage et d’effectifs. Seront également diffusés La Dame de Monsoreau, Les rois maudits ou encore Jean de la Tour Miracle.

Au total, une centaine d’œuvres nourriront le genre de la saga historique pendant ces années.


Le décrochage commence dans les années 1980


La série qui marque l’histoire de la fiction américaine est Dallas, qui apparaît dés 1978 sur les écrans français. Aucune autre série télévisée n’a depuis catalysé pareil mélange de fascination et de mépris, Dallas, instaurant également le pouvoir du cliffhanger. Suivent d’autres séries telles que Dynastie, ou encore Côte Ouest. Ces dernières, représentatives des années Reagan et de la toute puissance américaine, ont un fort retentissement dans le monde entier et notamment en France où le genre des sagas historiques connait au même moment un fort ralentissement.
La France se laisse pourtant distancer quand, aux États-Unis, nait un nouveau style avec la série Hill Street Blues diffusée par NBC, qui allie humour et critique sociale. La fiction devient proche de ses téléspectateurs.
Les années 1980 signent également aux US le renouvellement du policier, avec des séries telles que Deux flics à Miami ou Un flic dans la mafia. C’est aussi le moment de l’émergence de héros sympathiques et décalés, comme ceux des séries Mc Gyver ou Magnum. Une nouvelle ère de science-fiction voit le jour avec Code Quantum, ou Star Trek : nouvelle génération. Il s’agit aussi du renouveau des comédies avec des sitcoms telles que The Cosby show, mais surtout, la plus décalée, Les Simpson, en 1990, qui est devenue depuis une institution culturelle.
Les années 1990 sont marquées par les audaces du câble. On mise sur des ingrédients bien pesés. Dream On ! et Sex and the city mêlent humour et érotisme, Law and order, et NYPD Blue arrivent en reprenant les ingrédients à succès « ordre et justice ». Le fantastique est également de rigueur, avec The X-files, Buffy contre les vampires ou encore Le Caméléon. Les blouses blanches ont d’ailleurs aussi leur succès, notamment avec Chicago Hope, mais surtout Urgences qui devient la série la plus populaire des années 1990. La famille et les amis sont enfin un grand sujet d’inspiration. On peut citer la série Friends, qui a conquis le monde entier.
Dans les années 1990 et le début des années 2000, la fiction française résiste et connait même son âge d’or, grâce à des séries, notamment policières, telles que Julie Lescaut, Le commissaire Moulin, ou encore Avocats et associés, avant de décrocher complètement et de connaître une véritable crise, sur laquelle nous reviendrons.

Les années 2000 marquent la domination des séries US

C’est le moment de l’apparition de nombreuses séries novatrices et audacieuses (celles des nouveaux entrants de la fiction comme HBO).

Le contexte de très forte concurrence aux Etats-Unis (plus de 500 chaînes sur le câble en plus des 6 grands networks ABC, CBS, NBC, Fox, UPN et The WB) a en effet permis de faire émerger des conditions favorable pour la création, les chaînes cherchant à écrire des histoires plus surprenantes les unes que les autres afin de se distinguer de la masse pour les chaînes câblées, et de limiter l’érosion de leurs audiences pour les grands networks.

C’est cette donnée qui fait hélas défaut au PAF de cette époque, figé depuis les années 1980 dans une répartition immuable entre les 5 grands acteurs dominants (cf. l’analyse complémentaire de Julie sur le rôle écrasant de TF1).
Les années 2000 réveillent de même l’intérêt des journalistes et des critiques US qui étaient jusque là hermétiques à la fiction américaine, la jugeant trop abêtissante. Les Soprano et Six feet under, diffusées sur HBO, sont des séries dramatiques ayant, les premières, participé à l’évolution de l’image de la fiction américaine. Parmi les plus connues, on peut citer The Shield, Nip Tuck ou encore 24h chrono, FBI portés disparus, Cold Case, les Experts, Dr House, Dexter… On ne compte plus aujourd’hui les séries américaines à succès qui arrivent sur nos écrans (tout type de chaînes US confondues) à tel point qu’elles ont anéanti toute concurrence possible. Dés que la fiction US a fait son entrée dans le top 100 français des meilleures audiences de fiction en 2005, elle a écrasé tel un rouleau compresseur nos productions nationales qui se sont trouvées de fait ringardisées (et ce contrairement aux autres pays européens qui ont maintenu dans leur top 100 une majorité de productions nationales).

Ainsi, en 2007, les séries américaines passent largement en tête des classements français, laissant notre fiction nationale représenter à peine 12% des meilleures audiences.

La fiction US est d’ailleurs passée de 14 des 100 meilleures audiences en 2006 à 48, en 2007, pour atteindre, en 2011, 72% des meilleures audiences annuelles. La même année, la fiction française représentait à peine 4% de ce classement.

La fiction US est donc l’un des facteurs principaux de l’éviction de notre fiction hexagonale, puisque l’on constate qu’elle prend tout simplement sa place.

Nous verrons dans notre prochain billet les raisons plus structurelles qui ont permis cette interversion unique en Europe, mais vous savez déjà, quand la fiction française (déjà malade hélas) a été achevée et par qui…
Pour approfondir, retrouvez l’ensemble de mes billets :

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Un commentaire sur « Crise des séries TV françaises: une question de culture? »

  1. Ludovic écrit le 14 octobre 2013 à 06:00

    Je crois que pour ma part, je me focalise trop sur les séries US sans me concentré sur les séries françaises. Après tout, nous sommes en France et nous sommes différents d'eux. J'ai fallit abandonné mon projet principal pour cette raison mais je me suis remis en question et j'ai donc commencé à le travaillé pour miser les chances qu'un jour mon projet voit le jour malgré cette crise.

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