Dix contre vérités à connaître sur les séries tv françaises

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Sur le site Les Echos.fr, Rodolphe Belmer expose ses opinions sur les causes de la faiblesse des séries tv françaises, la crise de la fiction et ce que disent les séries télé (US) du modèle français. Bien évidemment, il était difficile de ne pas y voir une formidable opportunité pour dénoncer un ensemble de contre vérités sur notre fiction nationale.


Cet article a fait d’ailleurs réagir l’ensemble de la profession car les scénaristes sont directement visés. La Guilde des Scénaristes a produit un communiqué Fiction française : donnons-nous les moyens de nos ambitions ! pour inciter les diffuseurs comme Canal+ à jouer davantage ce jeu d’équipe qu’est la production audiovisuelle. Le problème, c’est que si les auteurs sont de bonne volonté, les diffuseurs eux (et en particulier Canal+, fer de lance de notre création originale par ailleurs), ne semblent pas enclins à être fair play… Explications.
La fiction française et plus précisément nos séries TV seraient donc mauvaises pour les raisons suivantes :  

  1. « des budgets de production trop faibles » ?
  2. FAUX ! Les séries danoises ou suédoises, célébrées pour leur qualité, qui se vendent dans le monde entier et qu’ARTE diffuse avec succès sont tournées avec des budgets de production similaires voire inférieures aux nôtres.

    Real Humans a été produit sur une base de 700 000$ l’épisode de 52′ ; Rita, série danoise qui a enchanté les spectateurs lors du dernier festival Série série coûte 550 000€ l’épisode ; même Downtown Abbey, série anglaise de la BBC en costume, qui cartonne et qui a été produite un peu au-dessus du tarif standard d’1 M£ (soit 1,2 M€) par épisode, reste elle aussi bien en dessous des standards US…
    Alors pourquoi les autres pays y arrivent et pas nous ? Parce que la fiction française n’a pas de problème de budget ; elle souffre d’une mauvaise allocation des ressources et d’un sous-financement chronique des phases de recherche et développement. Le scénario est d’ailleurs complètement sous-payé (15 à 20% du budget US d’un épisode passe dans le scénario alors qu’il oscille entre 3 et 5% en France) et je ne parle même pas de la musique et de tous les autres postes importants (son, mixage, étalonnage, etc.) que ni les chaînes, ni les producteurs ne veulent financer à leur juste importance et qui sont pourtant le coeur de la réussite d’une série, ses valeurs de production.

  3. « des sociétés de production françaises trop petites pour financer des développements ambitieux » ?
  4. FAUX ! Que dire de nos homologues suédois (9 millions d’habitants) avec un marché audiovisuel microscopique par rapport à nous. L’équivalent de FTV, soit le premier diffuseur de fiction du pays, le groupe SVT, y a un budget fiction annuel d’environ 40 M€ (contre 140M€ pour TF1 ou 275M€ pour FTV).

    Marathon, Telfrance, Lagardère sont des groupes audiovisuels d’envergure internationale, sans parler du groupe TF1, leader européen… et nos sociétés de production seraient trop petites ? Nos 132 producteurs français sont donc tout à fait capables de porter des développements ambitieux, sinon comment expliquer notre goût de la coproduction et des séries en costume qui ont longtemps fait le charme de nos séries TV (cf. Crise des séries TV françaises: une question de culture). Quand on sait que toute notre fiction est financée en fait par les diffuseurs qui injectent plus de 80% du budget (cf. les derniers rapports du CNC), les producteurs apportant en moyenne à peine 10%, le reste étant financé par le CNC, on comprend que leur apport tant artistique que financier soit perçu comme marginal…

  5. « la fiction française n’arrive pas à produire en volume » ?
  6. VRAI ET FAUX ! La fiction française ne VEUT pas produire en volume, nuance… Quel producteur refuserait aujourd’hui en France de produire une vingtaine d’épisodes par saison ? C’est une pure hérésie de penser que nous ne savons pas faire du volume… et Plus belle la vie ? Les Mystères de l’amour ? St Tropez ?… Certes, elles ne sont pas légion et elles ne sont pas qualitatives mais la faute à qui ? Comment expliquer que les diffuseurs soient trop frileux pour s’engager sur plus de 12 épisodes par an même quand une série est un succès ?

    Tout simplement parce que la fiction française N’EST PAS RENTABLE et que les diffuseurs qui la financent à 80% traînent des pieds tous les ans pour ne pas investir dans des produits qui ne leur rapportent rien voire leur coutent. Il n’y a qu’à lire le dossier de Capital de l’année dernière Séries Télé (US) : Pourquoi elles inondent nos écrans pour s’en rendre compte. Un épisode d’une série américaine coute à TF1 en moyenne 175 000€ par diffusion et lui rapporte jusqu’à 6 M€ par épisode, alors qu’il lui faut dépenser environ 1 M€ pour produire et diffuser un épisode français (qui rapporte à peine de quoi couvrir les frais de production et de publicité…). CQFD

  7. Une série de 12 épisodes DOIT être écrite avec un atelier d’écriture ?
  8. « C’est surhumain pour un seul homme. Surtout quand l’exploit doit être réédité chaque année » ? VRAI ET FAUX ! Une série représente certes beaucoup de travail mais il n’y a pas besoin d’écrire en atelier pour pondre 12 épisodes. Lars Lundström l’a prouvé en étant le créateur et auteur des 12 épisodes de la première saison de Real Humans, et que dire d’Aaron Sorkin dont l’atelier d’écriture est constitué d’assistants qui prennent des notes et lui font gagner du temps quand il écrit les saisons successives de toutes ses séries ! Il le reconnait d’ailleurs lui-même en avouant qu’il ne sait pas jouer en équipe…

    Pourquoi ? Un atelier d’écriture n’est obligatoire qu’à partir du moment où l’écriture est en flux tendus ou que les 12 épisodes (voire les 24) doivent être écrits en peu de temps (3 ou 6 mois), sinon, un scénariste professionnel peut tout à fait en assumer la charge, seul. En France, 95% des séries ne sont pas écrites en flux tendus (on écrit avant de tourner), il n’y a donc pas besoin d’atelier. Quand on a le temps pour le faire, il est même préférable de confier l’écriture à un seul auteur pour conserver la cohérence et le point de vue…

  9. « une saison de 12 épisodes correspond à 3 ou 4 romans » ?
  10. FAUX ! Tout simplement parce qu’un épisode de série ne s’écrit pas comme un roman !

    Pourquoi ? Il faut être scénariste de série pour le savoir, et c’est un vrai métier, contrairement à ce que pense M. Belmer qui mélange joyeusement roman, long-métrage, série et qui met en valeur la méconaissance qu’ont certains diffuseurs des métiers liés à l’écriture.

  11. les auteurs français ne veulent pas écrire en atelier ?
  12. « On a beaucoup de mal à entrer dans une logique de création collective » ? ARCHI-FAUX ! Faites un appel d’offres pour écrire une série en atelier et vous aurez des candidats à la pelle parmi nos meilleurs scénaristes. Les scénaristes français ne demandent que ça comme le souligne la Guilde justement.

    Il est trop facile d’accuser les auteurs français d’être réticents à l’idée de travailler en atelier alors que les seuls réticents dans l’affaire sont souvent ceux qui financent l’écriture. En effet, ce n’est un secret pour personne, en France, un atelier d’écriture coûte souvent plus cher et va moins vite. D’une part, parce que les scénaristes français n’utilisent pas les mêmes méthodes d’écriture (il a ainsi fallu plus de 3 ans pour sortir les six premiers épisodes de l’atelier d’écriture de la série Un Village Français par exemple), d’autre part, parce que les séries actuelles ne sont pas industrialisées dès l’écriture (elles ne sont pas écrites pour favoriser une grande récurrence). Le problème n’est donc pas un problème d’auteur mais un problème global d’industrialisation de la filière.

  13. « nos auteurs, y compris les jeunes (sont incapables) de créer en équipe » ?
  14. AH BON ? Les auteurs français spécialisés dans la série savent jouer en équipe et le revendiquent, le problème est qu’ils sont encore trop peu nombreux et qu’ils ne sont pas encore assez reconnus comme des experts de la dramaturgie. En effet, beaucoup de nos séries sont encore écrites comme des longs-métrages coupés en morceaux, surtout les séries feuilletonnantes dont Canal+ s’est fait une spécialité…

    Pourquoi ? Quand on ne donne sa chance qu’à des stars de la réalisation, du roman, du dessin, du cinéma et autres noms connus qui n’ont rien à voir avec l’écriture de séries TV à quelques exceptions près (les fameux auteurs qui ont la carte Canal) il ne faut pas s’étonner ensuite que ces derniers ne sachent pas écrire en équipe avec des techniques propres à la récurrence dans une optique d’industrialisation. Dans un pays où la place de la création originale n’occupe que 10% de notre production annuelle, où les séries en quatre actes ne représentent qu’un quart du marché, et où les scénaristes sont pour la plupart des scénaristes de commande habitués à être formatés sur des projets où ils n’ont souvent aucun espace d’expression, il est en effet difficile de trouver de véritables experts de l’écriture récurrente habitués à travailler en équipe. C’est le serpent qui se mord la queue…

  15. « (En France) la notion de performance collective n’intervient quasiment jamais » ?
  16. FAUX ! Tous les techniciens et artistes travaillant sur un plateau de TV ou de cinéma savent bien qu’ils prennent part à un sport collectif. L’image du scénariste isolé dans sa tour d’ivoire est désuète et je me demande si elle a même jamais existé. Michel Audiard, ne te retourne pas dans ta tombe… À l’heure d’internet, des réseaux sociaux, n’importe quel auteur sait bien que la réussite d’un projet audiovisuel est toujours collective : il faut bien des gens pour mettre en sons et en images un scénario, non ?

    Pourquoi ? Justement en France où il n’y a pas encore de showrunners car l’écriture n’est pas en flux tendus, un scénario ne peut exister que parce qu’il sera tourné, c’est-à-dire interprété et construit avec d’autres savoir-faire. Tous les scénaristes français souhaitent de voir diffuser leurs séries et de voir travailler sur elles plusieurs corps de métier. Comme les Américains, ils aspirent à voir renforcer le rôle de créateur de série et à voir naître celui de showrunner. En attendant, ils font ce qu’ils peuvent…

  17. « Evidemment, on ne va pas changer la formation académique pour avoir de meilleures séries » ?
  18. FAUX ! Car c’est pourtant exactement le sens de la nouvelle formation proposée par la Fémis par exemple qui adapte sa formation élitiste à la nouvelle donne économique de la télévision française qui s’oriente enfin vers le modèle série… Création de séries TV forme dès cette année des étudiants triés sur le volet aux dernières techniques employées sur nos plus récentes productions. De même, le CEEA qui est à ma connaissance la seule école qui délivre un diplôme d’état de scénariste tv, forme de plus en plus à l’écriture sérielle via sa formation longue ainsi que ses formations plus courtes comme le grand atelier série ou encore celle dédiée à l’adaptation de BD en série d’animation.

    Pourquoi ? Parce que de plus en plus de jeunes (et de moins jeunes) auteurs aspirent désormais à se former sur l’écriture récurrente. Ils répercutent un mouvement qui a pris naissance il y a plusieurs années quand les diffuseurs français ont commencé à diffuser en masse des séries étrangères en prime time. M’est d’avis que l’élan actuel pour le genre n’est pas prêt de s’arrêter : séries US en tête, d’autres pays européens émergent sur le créneau, créant de plus en plus un cercle vertueux vers la qualité.

  19. « la création de valeur ajoutée intellectuelle est de plus en plus difficile à produire par les individus » ?
  20. FAUX ! Que dire du Fonds d’aide à l’innovation du CNC, de la bourse Lagardère, de l’association Beaumarchais sans parler des Régions qui subventionnent plusieurs centaines de projets originaux par an dont beaucoup de séries. Des jeunes auteurs et moins jeunes se battent pour voir exister leurs projets de série, avec peu de succès il est vrai, mais la faute à qui ?

    Le tuyau est bouché au départ. Avec une petite dizaine de nouvelles séries proposées par an, les chaînes françaises font actuellement le minimum syndical, refusant de prendre des risques éditoriaux alors même que les audiences de fiction française s’effondrent à quelques exceptions près. Jusqu’à quand camperont-elles sur leurs positions ?

La tribune de M. Belmer parait ainsi un pamphlet bien sévère contre les scénaristes français, peut-être tente-t-il de justifier la propention de sa chaîne à aller faire fabriquer ses séries ailleurs ? Qu’en pensez-vous ?

7 comm. sur « Dix contre vérités à connaître sur les séries tv françaises »

  1. Ludovic écrit le 29 novembre 2013 à 22:11

    Vraiment intéressant comme article, mais je pense ce qu'il bloque la fiction française, ce sont les chaînes hertzienne qui n'arrivent pas à ce renouveler en terme de fiction française, il n'y a très peu de fiction produite par ces chaînes (sauf canal + qui essaie de s'investir dans ces domaines avec l'effet de la série le "Tunnel").

    Ce n'est pas la faute des scénaristes mais c'est la faute de ses chaînes qui ont peur de ne pas faire d'audience, du coup pour rentabiliser ils préfèrent diffuser des séries ou des films US. Bon, il faut avouer que les séries US sont largement supérieur que les séries FR mais avec beaucoup plus de moyen en terme de budget. On est très limité. A mon humble avis, il faut trouver la bonne idée du siècle et c'est partie !

  2. Pierre-Antoine Favre écrit le 5 décembre 2013 à 22:36

    Certes, les scénaristes ont toujours leur part de responsabilité dans la qualité des œuvres produites. Mais c’est un peu vite oublier que la possibilité pour eux de développer leur art passe aussi par l’existence d’un écosystème favorable qui leur permet, sur la durée, de porter à maturité leur talent et leur expertise. Ce qu’autorise le système américain de toute évidence (même si la carrière d’un scénariste est rarement un long fleuve tranquille) et que le système français est à des années-lumière de favoriser.

    Comme disent les américains justement, "you get what you pay for". Avec en moyenne 3 à 5% seulement du budget d’un projet consacrés au scénario sur une production française, il ne faut pas s’étonner des conséquences, non seulement sur ladite production mais aussi sur la profession de scénariste en général.

    Comment dès lors regretter par exemple d’avoir du mal à trouver des auteurs de calibre pour constituer un pool réuni en atelier d’écriture ?

    En tous les cas, Julie Salmon, j'admire votre sang froid dans le propos et la part que vous faites à l'analyse rationnelle pour répondre à la polémique soulevée par Rodolphe Belmer. Polémique qui a le don d’irriter tant elle réactive les codes d’une vieille antienne entendue maintes fois lorsqu’il s’agit de critiquer les scénaristes en France. Avec les résultats que l’on sait…

  3. Wike écrit le 9 décembre 2013 à 23:21

    175 000 $ l'épisode de Mentalist ? Je trouve ça pas cher et même très étonnant. Vous n'avez pas un lien vers le prix de vente des séries US ?

  4. Ecrit écrit le 9 décembre 2013 à 23:35

    @Wike, le lien est déjà dans l'article, il suffit de lire le dossier de Capital que je mentionne. Cependant, il ne s'agissait pas de dollars mais d'euros. "(…) Selon la société d’analyse Madigan Cluff, TF1 négocierait ses séries phares autour de 175 000 euros l’épisode…"

  5. Wike écrit le 10 décembre 2013 à 23:45

    merci. Si c'est vrai c'est vraiment dingue qu'aucune autre chaîne ne concurrence TF1 car c'est bien rentable. Canal avec D8 ne pourrait pas le faire en chopant les nouvelles séries qui seront les Experts, Mentalist, Dr House des années à venir ? Après ça ne suffit pas tout le temps. TF1 aura toujours plus de spectateurs qu'une autre chaîne diffusant le même programme…

  6. Ecrit écrit le 11 décembre 2013 à 06:49

    @Pierre-Antoine: merci de votre résumé qui pose bien le problème en effet. En dépassionnant le débat, les vraies problématiques apparaissent clairement.
    @Wike: vous avez bien vu le problème, tant que TF1 garde cette suprématie, c'est difficile de faire changer les choses comme je le disais dans un précédent billet: Quand TF1 a tué la fiction française sans le faire exprès.

  7. Antoine écrit le 20 janvier 2014 à 12:31

    Merci pour cet article qui montre combien, en France, on sous-estime notre capacité à créer d'excellentes séries… Le vrai souci vient, à mon humble avis, de l'aspect culturel (pour le public et la plupart des investisseurs, les séries sont l'apanage des américains… ARCHI FAUX ;P). Bien que Canal+ et Arte tentent régulièrement de changer la donne, le défi reste de taille… Tous à nos plumes pour prouver le contraire à M. Belmer !!! 😉
    Antoine (qui a également écrit sur le sujet sur son blog personnel, http://www.ecristonmonde.com)

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