Définition du héros de drama: Denzel Washington dans Flight

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Le drama est un genre difficile parce que le héros de cette mécanique ne colle pas à la définition classique du protagoniste. Et pour cause : l’objectif qu’il poursuit n’est pas celui que le spectateur souhaite voir atteint !


Dans Flight par exemple, l’excellent drama de Robert Zéméckis, Denzel Washington incarne un pilote d’avion qui veut cacher son alcoolisme au NTSB pour éviter la prison. Bien entendu, nous souhaitons pour lui exactement l’inverse : qu’il reconnaisse son problème d’alcool.
(Après tout, n’est-ce pas la première étape du programme de guérison ?)Chaque genre est une variation de la structure classique en « 1-2-3 » (cliquez ici pour apprendre cette technique en 20 min — en 4 vidéos de 5 min pour être précis). Si le drama est un genre subtil, c’est précisément grâce à cette technique d’opposer l’objectif conscient du personnage à un objectif inconscient. L’objectif réifié poursuivi par le héros — ou « McGuffin », pour paraphraser Hitchcock —, n’est qu’un prétexte pour structurer le récit. Voici un exemple de structure efficace qui respecte les fondamentaux de ce genre.

  1. Un déclencheur fort qui fait basculer la vie du héros :

    Denzel Washington incarne WHIP (fouet en anglais) Whitaker, un pilote de ligne capable d’exécuter le premier vol du matin avec trois grammes d’alcool dans le sang et une ligne de cocaïne dans le nez (et après s’être envoyé en l’air avec KATRINA, la jolie hôtesse de l’air). En fait il est tellement doué qu’il parvient, malgré son alcoolisme, à faire voler son Boeing sur le dos pour palier une avarie irrémédiable avant de se poser en catastrophe dans un champ, sauvant ainsi la plupart de ses passagers.L’intrigue structurante commence quand Whip doit faire face à l’enquête du NTSB, la commission de contrôle qui doit établir les responsabilités…

    Voyez comme l’objectif conscient de Denzel Washington :

    • est concret et réifié (cacher son alcoolisme à l’audience du tribunal du National Transportation Safety Board) ;
    • possède des enjeux forts (s’il est reconnu coupable d’avoir piloté sous l’emprise de l’alcool, Whip risque non seulement de perdre sa licence de pilote, mais surtout de passer le reste de sa vie en prison).

    En donnant un objectif réifié avec enjeu au personnage, le film évite ainsi l’écueil de beaucoup de dramas : un personnage passif (ce qui est le cas souvent des personnages dépressifs ou malades) et donc une intrigue ennuyeuse.

  2. Une tâche conflictuelle :

    Incapable de rester sobre jusqu’à son procès, Whip fuit les journalistes qui veulent son témoignage (conflits) ; il ment aux enquêteurs spécialisés qui soupçonnent son alcoolisme (conflits) ; il se ment aussi à lui-même, refusant non seulement l’aide de NICOLE, la fille dont il vient de tomber amoureux et qui est membre des AA (conflits), mais aussi celle de ses soutiens professionnels qui veulent éviter le scandale (conflits).

    • Ici, pour rendre intéressante une tâche assez passive (le héros passe son temps à fuir tous ceux qui le pressent de reconnaître son addiction, ce qui est problématique pour faire avancer l’action), le scénariste a réalisé un beau travail de milking (voir le cours vidéo sur cette technique) : chaque action du personnage le conduit inexorablement à faire face à son alcoolisme.
  3. Un climax qui reprend la faille du héros (ATTENTION SPOILERS !!!!) :

    Le dispositif du procès final permet de rendre visuel et dramatique la révélation morale du héros. Contre toutes attentes, le NTSB retrouve parmi les débris du crash deux bouteilles d’alcool vides que Whip s’est enfilées pendant le vol. Le pilote réussit in-extremis à berner le NTSB en l’orientant sur une fausse piste : celle de l’hôtesse de l’air décédée pendant l’accident, Katrina (avec qui il avait fait la fête la veille du crash). S’apprêtant à salir la mémoire de la défunte, Whip réalise qu’il doit se faire aider. Il avoue finalement son alcoolisme en public. S’il échoue à sauver les apparences et à échapper à la prison, il retrouve ainsi l’estime de lui-même et l’amour de ses proches… dont celui de Nicole, qui lui revient, et celui de son fils.

    • Traditionnellement dans un drama, le personnage n’atteint pas son objectif réifié au climax, mais il atteint son objectif inconscient. Cette technique permet d’établir une jolie trajectoire du personnage, puisqu’elle est fondée sur des évolutions nuancées.

4 comm. sur « Définition du héros de drama: Denzel Washington dans Flight »

  1. Nils Calasanzio écrit le 24 février 2013 à 14:44

    Très belle analyse. J'ai trouvé le film excellent. J'avais rien lu en termes de critiques et je savais pas que ça tournait autour du thème de l'alcool/dépendance. (Je croyais qu'il s'agissait du classique film sur désastre aérien..). Très belle surprise! Et on se sent très proches au personnage de Denzel Washington justement par ce que le conflit en lui est clair et tout le film est bien construit autour d'un débat bien défini dans presque toutes les scènes (Mentir, cacher et fuir VS = Accepter, vivre, étre humble) Par contre, je ne comprend pas l'avis négatif de John Truby sur la self-revelation du personnage. Je quote ce qu'il a dit sur son twitter : "FLIGHT set up a psychological & moral self-revelation, but the way it actually happens struck me as completely unbelievable."

    Je ne suis pas d'accord avec Truby. Comme vous je trouve au contraire que la révélation dans le climax fonctionne: On est accroché à la situation du personnage et on se demande s'il va persister ou moins à dire des mensonges.. Par contre, savoir qu'un guru comme Truby trouve le climax décevant, me laisse perplèxe: en quoi ce changement du personnage serait pas réel? Je comprend pas… :/

  2. Ecrit écrit le 26 février 2013 à 16:46

    @Nils : peut-être Truby trouve-t-il ce climax un peu parachuté ? Cela ne m'a pas vraiment gêné personnellement car l'aveu de Whip est bien une chose difficile à faire pour lui, qui le confronte directement à sa faille. En ce sens, le climax est abouti. Il y manque peut-être un fil conducteur: à aucun moment le personnage ne semble se remettre en question (même quand il est pris en flagrant délit juste avant l'audience et qu'il se drogue devant ses alliés) et nous en savons assez peu sur sa relation avec Katrina pour que la possibilité de lui faire endosser le crime lui soit logiquement intolérable au point de tout avouer. Du coup, nous ne pouvons compatir et comprendre pourquoi le personnage a un déclic même si logiquement nous voyons bien qu'il a une self revelation. En ce sens, le climax peut paraître décevant et mécanique, voire illogique du point de vue du personnage… Je laisse à Cédric le soin de compléter ma réponse. Merci pour votre fidélité.

  3. Ecrit écrit le 27 février 2013 à 14:34

    Salut Nils, Truby fait partie de la seconde école des théoriciens, qui aborde la dramaturgie à partir de la psychologie du personnage. De ce point de vue, Flight est perfectible (comme toute œuvre) car sa révélation finale ne fait l'objet d'aucune annonce, ce qui constitue le cœur de l'approche de Truby.

  4. stephane écrit le 14 juin 2013 à 12:25

    J'ai plusieurs réserves sur FLIGHT, notamment sur la construction en alternance en intro avec le personnage de Nicole, alors que son histoire est assez "stéréotypée" (je n'ai pas dit "inintéressante"), mais j'aurais pu me contenter de la rencontrer à l'hosto. ALors que l'histoire de WHIP était juste superbement racontée jusqu'au Crash.
    Ensuite, entre 2 fioles de vodka dans l'avion, et une bouteille de 5 litres au volant, j'ai eu du mal à "croire" à cet alcoolisme, car je ne croyais pas en cette bouteille (je la cherche désespérément au Franprix).

    Mais bon, je suis peut-être l'un des seuls.

    Quand au drama et au perso, j'adore que c'est un des conflits que j'adore :
    – oui on a envie qu'il se sorte de l'alcoolisme, qu'il avance, qu'il progresse
    – oui on partage aussi son envie d'échapper à la prison.
    À voir comment chacun se retrouve en proportions entre les 2 morales.
    Oui il n'y a aucune annonce, et donc oui, j'ai été un peu "déçu" par le climax, non pas par l'aspect morale (au final, il fait ce qui est bien, allelujah) Mais l'inverse aurait été peut-être tellement immoral que ça en serait excitant Gnark Gnark Gnark

    ça me rappelle l'excellent Match Point de Woody Allen où l'on aimerait bien que la police venge la mort de notre Scarlett préférée, et en même temps, l'empathie pour le "héros" est tellement grande qu'on prie pour qu'il échappe à la prison.

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