Dramaturgie: les 10 commandements du scénariste, 2de partie

Sujet(s) abordé(s) :


Bonjour chers lecteurs ! Les cours de dramaturgie reprennent cette semaine avec la seconde partie de mon billet sur les commandements sacrés du scénariste. C’est parti !

Tu ne commettras pas un scénario sans conflit


Autrement dit, tu créeras un protagoniste et un antagoniste aux valeurs opposées (je ne reviens pas dessus, Cédric vous a expliqué dans sa formation « Créer une série tv » comment construire des personnages en opposition avec la technique des quatre coins), mais aussi — surtout — qui poursuivent le même objectif concret. En effet, c’est parce qu’ils veulent la même chose qu’un méchant et un gentil vont s’affronter !Créer du conflit est l’une des conditions essentielles pour intéresser le spectateur, mais conflit ne veut pas dire dispute. Beaucoup d’auteurs pensent qu’il suffit de parsemer leur scénario de désaccords pour créer du conflit, alors que ce n’est qu’une des formes de conflit possibles entre vos personnages. Vous devez considérer le conflit comme un moteur dramatique à part entière. Plus votre moteur sera puissant, plus vos lignes de conflits seront multiples, plus vous réussirez à rendre chaque scène ou chaque dialogue intéressant pour le spectateur. Pour vous aider, j’ai recensé quelques méthodes que Cédric et moi utilisons pour créer du conflit, comme :

  • créer un secret entre deux personnages — pour mettre des personnages en opposition, rien ne vaut la dissimulation. Non seulement, le personnage au secret fera tout pour le garder, quitte à avoir des comportements irrationnels pour son entourage, mais une fois découvert, le secret pourra les monter les uns contre les autres (gnark gnark gnark !).
  • augmenter la méchanceté de votre antagoniste — plus le méchant est méchant, plus il est difficile pour le gentil d’atteindre son objectif… et donc plus il y a de tension dramatique ! (Pour comprendre comment augmenter la tension dans votre histoire, vous pouvez vous reporter à l’un des billets de notre rubrique ASTUCES DE SCÉNARISTE : Objectif – horloge – enjeux, la trilogie obligatoire de tout scénariste professionnel.)Attention aux clichés cependant : votre méchant ne suscitera pas la haine du public et l’envie de voir le héros le terrasser simplement parce qu’il incarne théoriquement le mal (comme un tueur sans pitié par exemple). Vous devez sortir des clichés pour trouver des actes malveillants qui rentrent en résonance avec nous : un méchant qui torture un enfant pour faire parler son père, un pervers qui cherche à faire souffrir quelqu’un en utilisant son ascendant hiérarchique ou une situation injuste pour se couvrir sont des exemples d’actes qui peuvent nous faire immédiatement nous identifier à celui qui les combat.
  • créer un problème grave et immédiat pour les personnages principaux — par exemple, un couple qui partage un moment heureux dans sa chambre est soudain confronté à l’irruption d’un homme dérangé qui les menace avec une arme (l’ouverture du film de Night Shyamalan, Le Sixième Sens). Le spectateur veut tout de suite savoir si ce problème va être résolu et comment. Ce conflit armé s’avère être une survalorisation d’un conflit personnel entre les deux hommes : le forcené est le patient en colère de Bruce Willis, qui est psy.
  • installer dans votre scénario un sentiment de déséquilibre — c’est le cas dans Fargo des frères Coen, quand un type lambda entre dans un bar pour engager deux malfrats afin d’enlever sa femme. Nous voyons immédiatement que le type en question est un amateur alors que les malfrats viennent du crime organisé. Les deux parties de l’équation ne sont pas sur le même niveau et nous nous rendons compte combien notre héros est à la masse quand il tente de se justifier, en insistant lourdement sur la ponctualité. Le conflit avec les malfrats est donc augmenté par le déséquilibre entre les protagonistes. C’est une façon d’ajouter de la tension au conflit initial.

Tu ne trahiras pas ton spectateur


Autrement dit, tu ne changeras pas de genre cinématographique, de règles d’univers ou de lignes narratives en cours de récit. Considère ton premier acte comme un contrat passé avec le spectateur. Nous sommes dans une situation passive quand on nous raconte une histoire, et rien n’est plus désagréable que d’avoir l’impression que l’auteur ne sait pas où il va, ou pire, qu’il trahit notre confiance !C’est surtout vrai en ce qui concerne le genre. Si vous commencez par une intrigue policière, vous ne pouvez pas oublier l’enquête en cours pour terminer sur une résolution de comédie romantique. Il faut toujours tenir les promesses annoncées au moment du déclencheur, sinon vous prenez le risque de faire décrocher votre public. (Cédric vous donne la clé des principaux genres dans son billet Genre cinéma et dramaturgie : écrire les thrillers, drama, films policier, etc.

Tu n’endormiras pas ton lecteur


Autrement dit, tu auras une écriture visuelle.N’oubliez pas que le scénario est la première étape de visualisation de votre œuvre audiovisuelle (film ou série). C’est grâce à lui que vous convaincrez un producteur, un diffuseur, un distributeur, des acteurs, etc. À vous de trouver un style qui vous permettra de faire passer vos idées le plus visuellement possible, afin d’être agréable à lire. Cédric vous explique sa méthode dans son billet Comment rédiger efficacement un synopsis court (le premier type de document que vous ferez lire à un producteur).Voici par ailleurs d’autres conseils pour rendre vos textes efficaces :

  • faites des phrases bien construites — c’est le B-A BA, assurez-vous toujours que les sujets de vos phrases sont bien reliés aux verbes qu’ils désignent et ne multipliez pas les phrases à rallonge, les pronoms relatifs dont on ne voit plus le sujet initial ou les constructions grammaticales compliquées.
  • donnez une information par phrase — évitez les phrases « paragraphes ». Écrivez simplement dans l’ordre chronologique, une idée à la fois, un personnage après l’autre.
  • décrivez vos personnages de façon originale — évitez les noms de personnages trop plats ou se ressemblant les uns les autres (cf. mon astuce dédiée pour réveiller votre lecteur).
  • écrivez à haute voix — parfois relire à haute voix vous permettra de repérer les phrases compliquées dans vos descriptions et vos dialogues.
  • respectez les usages en matière de taille de documents — une bible de série fait en moyenne 20p, un épisode de 52′, 52p (si l’on respecte la convention une page = une minute), un long-métrage ou un unitaire entre 90 et 110p, un roman, 200-250p, etc. La règle n’est pas immuable, mais un lecteur fatigué aura plus de facilité à choisir dans sa pile un document court en fin de journée qu’un gros pavé qui vient d’un inconnu.
  • dernier conseil, lisez le plus de scénarios que vous pourrez — pourriez-vous imaginer un compositeur qui n’aurait jamais lu de partitions ?

Tu ne lasseras pas ton spectateur


Ce qui veut dire qu’il vous faudra créer du mystère pour le tenir en haleine. Quand un mystère est bon, notre cerveau cherche frénétiquement à le percer tout au long de l’histoire.Les grands scénaristes injectent des mystères dans tout et n’importe quoi. Surtout dans leurs scènes d’ouverture. Je vous renvoie ainsi aux vidéos de Cédric consacrées aux premières séquences de votre scénario (qui font le point sur les différentes méthodes envisageables, dont l’écriture in media res). J’ai personnellement constaté que le genre policier constituait un excellent entrainement pour s’habituer à créer du mystère. Bien évidemment, l’ennemi d’une structure fondée sur le mystère est le cliché. Si votre spectateur a deviné tout de suite le chemin que vous allez prendre, vous êtes mort.

Tu désobéiras à l’un des commandements précédents au moins une fois


Chaque grande histoire brise un ou plusieurs commandements : c’est ce qui en fait le sel. L’un des contournements le plus fréquent est le changement d’objectif en cours de route (quatrième commandement). Le premier arc narratif peut être terminé à la fin de l’acte un, ce qui force les personnages à se trouver un autre objectif, un autre plan, et à rencontrer d’autres obstacles. Il est aussi possible de rencontrer des films où il n’y a pas vraiment de personnage principal (deuxième commandement). Vous commencez sur un personnage, puis un autre, puis un autre pour revenir au premier, etc. En guise de conclusion sur ce dernier commandement, je ne résiste pas à vous donner quelques exemples célèbres de films qui n’ont pas respecté un ou plusieurs de ces commandements :

  • Lost in Translation : pas d’objectif concret pour le personnage principal joué par Scarlett Johansson mais un mystère central posé sur l’histoire d’amour. Le spectateur reste pour savoir si les deux protagonistes vont finir ensemble.
  • Polisse : pas de réel personnage principal, pas d’objectif concret, pas de structure en 1-2-3… mais une prouesse d’imitation du réel dans une arène tellement forte (la Brigade des Mineurs) qu’elle devient elle-même le personnage du film.
  • Case départ : pas de tâche mais un high concept encapsulé dans un mystère qui fait tenir le spectateur jusqu’au bout pour savoir comment les deux aventuriers vont rentrer chez eux.

Bien évidemment, ces commandements sont issus des règles de base de la dramaturgie (je n’invente rien) et doivent permettre avant tout de fonctionner comme une mini check-list pour vous aider à améliorer l’efficacité de vos scénarios. Leur hiérarchie est purement formelle et chacun est libre d’y apporter sa contribution. N’hésitez donc pas à nous faire part de toutes vos remarques afin d’en discuter ensemble. J’espère que ces derniers commandements du scénario vous aideront à écrire de beaux projets, j’attends vos commentaires et/ou suggestions pour améliorer cette check-list sacrée ;o) Merci de m’avoir suivie et à bientôt !

7 comm. sur « Dramaturgie: les 10 commandements du scénariste, 2de partie »

  1. Anonyme écrit le 1 mai 2012 à 20:38

    Bonjour,

    Cela fait un bon moment que je ne suis pas venu glaner des infos sur ce site généreux.
    Mais petit chagrin à la vue de l'apparition d'un package payant!
    C'est légitime, vu le boulot fourni dans un domaine où, en plus, les infos manquent cruellement (en français du moins).
    Mais bon, j'aimais bien l'idée du partage, loin du système marchand…
    GRRR. Pourquoi l'argent et toujours l'argent ?!
    Une contribution volontaire (genre appel à don comme wikipedia), j'aurais trouvé ça plus classe.
    Tant pis ! 😉

    Bonne continuation à vous.

    Sincèrement,

    Hervé

  2. Ecrit écrit le 2 mai 2012 à 09:31

    Cher Hervé,
    Je suis contente que vous abordiez cette question à laquelle j'ai déjà répondu dans le billet suivant : Polémique sur la formation HIGH CONCEPT : pourquoi à 5€ la vidéo, c'est juste donné. Inutile de me répéter donc.
    En espérant que vous resterez tout de même parmi nous. Merci de votre intérêt. JS

  3. EFranck écrit le 3 mai 2012 à 14:47

    Pour le deuxième point.

    "C'est une des règles fondamentales : on ne suit pas un protagoniste s'il ne nous touche pas, s'il ne nous interpelle pas, si l'on ne peut pas s'identifier à lui d'une manière ou d'une autre."

    Je parlerai en tant que spectateur intéressé par la dramaturgie. Je pense qu'au contraire ce sont les personnages complexes qui me fascinent, m'intriguent et m’intéressent le plus comme J. Edgar dans le dernier film de Clint Eastwood. (du même nom)

  4. Isabelle écrit le 7 mai 2012 à 03:21

    Un peu comme Hervé, je suis restée quelques mois sans venir. Gratuit et accessible, j'avais l'intention de reprendre mon apprentissage où je l'avais laissé. Ma première réaction a été comme celle d'Hervé. Mais c'est tellement bien rangé dans la tête de Cédric (ou alors il bosse énormément pour chaque mise en ligne), ses videos sont si bien structurées, concises, d'une clarté si évidente et de plus sympathiques, que je crois bien avoir tout intégré au fur et à mesure.

    Maintenant payant, certes, mais d'un prix très très raisonnable (c'est une aussi une belle idée de cadeau) et l'année en cours est toujours gratuite.

    Bon, le chat ronronnant semble s'être transformé en Julie. Généreuse en références et explications, on y gagne et je prends des notes maintenant.
    En tout cas, merci.

  5. Ecrit écrit le 7 mai 2012 à 15:40

    @Efranck : tout comme vous, j'ai trouvé J.Edgar, interessant et fascinant dans ses contradictions. Je crois ainsi que nous sommes bien d'accord sur ce que doit provoquer un protagoniste auprès du spectateur comme je l'évoquais dans le deuxième commandement. J.Edgar n'est pas le héros du film éponyme de Clint Eastwood, il n'en est pas moins le protagoniste principal que nous avons envie de suivre, aussi étrange, menteur, misérable, manipulateur soit-il.
    @Isabelle : merci de revenir parmi nous et d'avoir partagé votre réaction enthousiaste qui nous encourage à poursuivre notre travail sur ce blog car si Cédric est certes très organisé de façon naturelle, c'est parce qu'il y consacre beaucoup de temps et d'énergie que les vidéos sont à mon humble avis de bon niveau, pédagogiques et efficaces. A très bientôt donc pour la suite du programme qui devrait ne pas vous décevoir.

  6. Anonyme écrit le 26 juin 2012 à 01:04

    Bonjour The Salmons ^^. C'est Kévin votre fidele lecteur, j'ai vu un film sorti recemment et j'ai remarqué BEAUCOUP de similitudes dans BEAUCOUP de scenes dans le film en comparaison de ceux de mon scenario.
    J'ai fait quelques recherches sur la sté de production et du real du film. Je les ai envoyé mon projet cela fait quelque mois mais sans reponse.(cela me fait reflechir). Je trouve qu'il y a trop de coincidences. J'ai meme envoyé une liste d'acteurs dans les roles potentiels de mon scenario et j'en retrouve un dans le film. (pour quasiment le meme role. Le denoument du film est quasiment le meme). Qu'en pensez vous?

    PS: J'espere ne pas trop vous embeter avec mon recit 🙂

  7. Ecrit écrit le 27 juin 2012 à 07:50

    @Kevin : Bonjour 🙂 Si vous avez envoyé votre projet il y a quelques mois, il s'agit probablement d'une coïncidence parce que le temps de création d'un film — développement du scénario, recherche de financements, production et distribution — est tout de même plus long (je dirais deux ans au minimum). Pour ne pas céder à la paranoïa, voici quelques éléments:

    1) Ce genre de coïncidences arrivent assez souvent dans notre profession, car les scénaristes captent les concepts ou les thèmes qui sont dans l'air du temps. (Parfois à plusieurs milliers de kms de distance ; voir par exemple le timing de la série Prison break Vs ma série Un flic en prison.)

    2) Par ailleurs, la plupart des producteurs que j'ai rencontrés sont honnêtes. Ils n'ont d'ailleurs aucun intérêt à aller chercher un autre auteur pour développer votre projet, parce que vous êtes probablement devenu un expert du sujet traité. Vous êtes le mieux placé pour l'écrire (puisque c'est le vôtre), et c'est d'ailleurs le message qu'il faut faire passer dans votre note d'intention.

    Cependant, un scénariste américain m'a dit un jour qu'il fallait malheureusement que j'envisage, dans ma carrière de créateur de fictions originales, au moins un recours en justice pour contrefaçon tous les dix ans… Si vous pensez que cette société avait des raisons de vous plagier et les moyens matériels de développer ce projet à partir du vôtre (et surtout, si vous pouvez le prouver avec des échanges de mails, etc.), je vous conseille de prendre conseil auprès d'un avocat spécialisé dans le droit d'auteur.

    Tenez-nous informés de votre démarche ! 🙂

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