Écrire pour la famille: les secrets des auteurs d’animation

Tous les créateurs de fiction rêvent d’écrire pour le plus grand nombre possible en choisissant un genre fédérateur. Or, le genre fédérateur par excellence qui a obtenu le maximum d’adhésion ces dernières années, est le film d’animation, conçu dès le départ pour plaire à toute la famille. C’est d’ailleurs ce que prouvent leurs succès au box office américain en dix ans entre 2001 et 2011 comme le confirme une étude faite par le cabinet d’études IHS Screen Digest repris dans un article du Figaro, Les films d’animation ont plus de succès qu’il y a dix ans. Cependant, si cela marche aux États-Unis, comme l’atteste le développement de grandes firmes comme Pixar/Disney et Dreamworks, nous restons à la traîne en France, alors que nous ne sommes pas dépourvus de savoir-faire en la matière. Mais, voyons plus loin.


Quel est le secret de l’écriture pour le plus grand nombre ?Graal pour tous les diffuseurs, la cible familiale est celle la plus prisée : large, fédératrice, transgénérationnelle mais, aussi celle la plus difficile à écrire en soi. Comment en effet réunir un public large et sur quelles intrigues ? C’est ce que les diffuseurs essayent de viser avec les nouveaux formats courts qui fleurissent sur nos grandes chaînes généralistes comme je le rappelais dans mon article Format court, le nouvel eldorado de la fiction française. Cela demande aussi un savoir-faire très spécifique que je vous propose de décrypter.

  1. Revenir à la tradition orale pour raconter des histoires : Comme le rappelait Tom Wheeler (Le Chat Potté) lors de sa masterclass au festival d’Annecy : « l’écriture d’animation ressemble à la TV, c’est une écriture de collaboration mais, on écrit encore plus debout, c’est-à-dire qu’on pitch. (…) On passe notre temps à convaincre et il faut être doué avec ça, être un peu comédien. Le pitch est une compétence en elle-même, qu’il faut travailler à part. » Cette technique est appliquée depuis des années à Hollywood. Elle a notamment fait ses preuves sur les franchises Shrek ou encore Toy Story. Et ça marche : le genre a généré plus d’un milliard de dollars de recettes au box office américain en 2011. En dix ans, le chiffre d’affaires de la filière a quasi doublé aux États-Unis.
  2. Viser le double niveau de lecture : Bien évidemment, écrire pour le plus grand nombre nécessite de proposer aux téléspectateurs une multiplicité d’interprétations possibles et cela en fonction de l’âge. L’équipe de Scènes de ménages, a particulièrement insisté sur la signature visuelle de la série avec une colorimétrie très extrême pour marquer la comédie et la distanciation avec le réel. Les personnages secondaires sont formatés sur un esprit très cartoon, de même que les personnages principaux. Un des épisodes : Poussière d’étoile, explique le succès auprès des enfants. Le jeu du couple (jeu sexuel) est exploité sous une optique très bande-dessinée, ce qui permet ainsi aux enfants de pouvoir rire aussi du jeu tout court des acteurs. D’ailleurs, la série sera proposée très bientôt sous la forme d’une adaptation BD.
  3. Jouer sur l’effet miroir : Si des séries feuilletonnantes peuvent lasser avec des mécaniques qui finissent par tourner en rond sur un trop grand nombre d’épisodes, l’idée pour réunir un large public est de lui parler de ce qui lui ressemble mais, avec un twist déformant. Or, pour intéresser un grand nombre de gens, la comédie est le genre roi. Elle nécessite de jouer sur des situations connues du public mais, avec un angle original, c’est-à-dire la tâche. L’effet miroir permet donc à la fois d’intéresser le public sur de larges problématiques de son quotidien, tout en le twistant pour déformer cette réalité et l’emmener vers une direction imprévue : genèse de la mécanique du rire et de l’identification.Si l’on reprend l’exemple de Scènes de ménages, la mécanique comique est fondée au départ sur le quotidien de trois couples à différents moments de leur vie. Le couple A formé par Marion (Audrey Lamy, personnage préféré des enfants) et Loup-Denis Elion (Cédric) est axé sur la problématique : comment vivre ensemble quand on emménage pour la première fois. La mécanique comique reprend l’affrontement de deux archétypes comiques : Marion (l’enfant pourrie gâtée avec une tendance à l’hystérie) et Cédric (l’adulte rigide un peu maso). Le couple B joué par Frédéric Bouraly (José) et Valérie Karsenti (Liliane) représente le face à face après le départ de l’enfant unique ou comment vivre en couple après avoir été parents. Là encore, deux archétypes s’affrontent, José est le beauf infantile fan d’inventions (type Idiot), tandis que Lilianne est la parfaite ménagère délaissée (type ratée sympathique). Enfin, le couple C incarné par Marion Game (Huguette) et Gérard Hernandez (Raymond) qui s’intéresse à comment vivre ensemble à la retraite sont les personnages préférés des enfants. Le couple dénonce tous les tabous actuels de la société, générateur de transgressions et de jeux et appuie sur un comique de répétition de vieux qui se permettent tout (même archétype Bastard/Bitch). On voit bien ici avec cet exemple que plus l’on veut une cible large, plus il faut aller chercher le sujet universel, avec une clé de traitement personnalisé sur différentes cibles (ce que fait parfaitement Scènes de ménages avec les différents couples).
  4. Formater de façon visuelle avec les codes de l’animation : Le formatage est aussi l’une des clés importantes de la réussite, comme le prouve la finition très bande-dessinée de la plupart des formats courts actuels. Cela donne du rythme et permet sur un temps court de concentrer l’attention du téléspectateur sur le gag uniquement. La clé du succès étant l’attachement au personnage, qui doit être construit sur un archétype qui évolue peu avec le temps. Le formatage permet ainsi une captation rapide du téléspectateur, qui a identifié tout de suite les ressorts sur lesquels le personnage peut jouer. Plus on veut fédérer large, plus il faut être efficace en termes de dramaturgie. C’est-à-dire peu d’exposition, peu ou pas d’intrigues feuilletonnantes. Par ailleurs, sur ce type de fiction courte, la construction non linéaire permet de diffuser dans le désordre, tout en augmentant l’exploitation VOD et Internet. Les scénettes deviennent des vidéos virales qui inondent les réseaux sociaux (cf. le récent succès de Bref, la série courte de Canal+).
  5. Structurer dans une optique d’efficacité : Plus on veut ratisser large, plus la structure du récit est importante. Elle doit aller au plus concret et au plus efficace avec des lignes narratives claires et ramassées. En général, on se concentre sur deux intrigues principales, la première qui est celle au sujet le plus fédérateur et universel (thème vie quotidienne par exemple), la seconde qui concentre l’action des personnages (pour les plus jeunes, c’est une constante). Mais, qui dit large, ne dit pas simple au contraire. Plus l’on veut de l’efficacité, plus il faut être précis sur les mécaniques et le rythme. Or, il faut ici aller à l’essentiel pour retenir l’attention des enfants et donc partir sur un rythme rapide et ne jamais s’attarder sur des entrées ou des sorties de scènes par exemple. Par ailleurs, la structure devra mettre en exergue les différents niveaux de compréhension possibles pour les enfants. Le niveau basique fait que l’enfant peut comprendre l’intrigue principale. Le deuxième niveau est fondé sur la vision du monde, l’enfant devine la morale de l’histoire et sent qu’on lui dit quelque chose sur sa façon de vivre. Le troisième niveau que seuls les adultes comprennent, permet tout de même à l’enfant d’enregistrer un sous-entendu qu’il comprendra plus tard. D’ailleurs, les barrières thématiques (type vulgarité, sexe, etc.) ne doivent pas être évitées car, elles poussent les enfants à chercher, à en discuter, à poser des questions et à revoir en boucle. La difficulté est de faire que l’enfant entre tout de même dans l’histoire, même si quelque chose l’en exclue un peu.

Que retenir ? Ecrire pour la famille est l’enjeu actuel de tous les diffuseurs dont les annonceurs principaux sont friands de la cible. Bien évidemment, c’est aussi souvent les projets les plus difficiles à écrire pour les auteurs qui doivent lutter souvent contre l’auto-censure et trouver un ton original (à défaut d’histoires qui ont été racontées mille fois). Les maîtres de l’animation américaine ont depuis longtemps intégré ces contraintes pour faire de géants succès au box-office alors que l’animation française reste rejetée dans la sphère jeunesse (peu intéressante pour les annonceurs) et jamais ou presque portée en prime time. Or l’animation n’est pas un genre en soi, c’est surtout aujourd’hui une technique très spécifique pour raconter des histoires et qui peut nous donner des pistes pour réfléchir sur l’écriture de série pour la famille. Qu’en pensez-vous ?

2 comm. sur « Écrire pour la famille: les secrets des auteurs d’animation »

  1. david écrit le 4 avril 2013 à 09:31

    je ne comprends pas le premier paragraphe de "jouer sur l'effet miroir". et plus particulièrement, le "twist déformant" … ?

  2. Ecrit écrit le 4 avril 2013 à 10:29

    @David : j'explique la mécanique du twist dans la vidéo consacrée à la tâche comique. C'est un procédé très utile en fiction, surtout en comédie. Grâce au twist, vous vous attaquez à un sujet connu du public (effet miroir) en lui parlant de son quotidien, tout en y apportant une déclinaison inattendue qui déforme en quelques sortes l'attendu. C'était une façon de qualifier l'effet du twist, mais il n'existe pas de twist déformant en soi.

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