Fais pas ci, fais pas ça: le making of par E. Chain

Sujet(s) abordé(s) :

Pour les 25 ans du Mastère Médias de l’ESCP, E. Chain, producteur de Fais pas ci, Fais pas ça est revenu sur le making of de la création de la série, devenue depuis une marque phare de la fiction de France 2. En exclusivité, je vous en livre les infos les plus croustillantes.

Fais pas ci, fais pas ça saison 1, le making of

  1. 5 handicaps au départ

    • Un manque d’expérience de la production : Elephant Story, filiale fiction du groupe indépendant Elephant au départ spécialisé dans la production de magazine comme 7 à 8 sur TF1, ou de documentaires, a fait ses premiers pas en fiction avec Fais pas ci, Fais pas ça en 2006 : un pari plutôt osé pour une société qui n’avait pas d’expérience préalable en fiction.

    • Une contrainte low cost forte : France 2 avait confié une enveloppe globale de 150 000€ par épisode soit une misère quand on connait les ratios de la chaîne, situés plutôt entre 600 et 800 000€ l’épisode de 52 minutes.

    • Un format et une case non adaptée au lancement d’une série comique : France 2 avait décidé en effet de partir sur un format inédit de comédie, le 40 minutes, ainsi que sur une diffusion en access prime time le samedi à 19h, condamnant presque d’avance la série.

    • Pas de stars : avec un tel budget, impossible évidemment de recruter des stars pour porter le casting, ce qui a paradoxalement permis aux producteurs de s’orienter librement vers des acteurs talentueux, bien que quasi-inconnus en TV. Pour l’anecdote, Valérie Bonneton qui galérait au théâtre, était d’ailleurs sur le point de mettre fin à sa carrière d’actrice.

    • Un low concept : le concept original signé Thierry Bizot et Anne Giafferi (le premier étant également producteur de la série, la seconde étant la femme du premier, les deux s’inspirant de leur propre vie de famille) proposait de suivre le quotidien de deux familles opposées, l’une recomposée et moderne (=bobos de gauche), l’autre traditionnelle et conservatrice (=réacs de droite), sur le mode d’un réalité show, les deux familles étant filmées et « interviewées » séparément. Pas une idée forte mais un concept sympathique et efficace s’il était bien fait (définition du low concept).

    Si vous êtes des fidèles de notre site, vous savez qu’il vaut mieux faire l’inverse quand on n’a pas une grosse valeur de production associée, l’idée star compensant en quelques sortes le manque de moyens (pour en savoir plus sur la différence high concept / low concept, n’hésitez pas à vous reporter aux vidéos pédagogiques qui expliquent ce qu’est un high concept et les techniques de brainstorming pour trouver un high concept).

    Autre remarque : dire d’un projet qu’il est un low concept n’est pas un jugement de valeur ! Ce qui compte toujours au final, c’est l’EXÉCUTION : beaucoup de high concept sont mauvais, et inversement, des low concepts peuvent donner lieu à de véritables chefs d’oeuvre.

    Cependant dans une optique commerciale, pour convaincre un lecteur / un producteur / un diffuseur, mieux vaut lui donner à lire un document court avec un concept fort qui suscite un désir immédiat que l’inverse, non ?

  2. Conséquences : de mauvaises audiences

    La première saison de Fais pas ci, fais pas ça n’a pas constitué un carton d’audience, loin de là (réunissant un petit million de téléspectateurs pour une part d’audience inférieure à 10% en moyenne). Cependant, le faible coût de production (et donc le faible risque associé) a permis à la chaîne de renouveler son engagement tout en proposant cette fois-ci une diffusion en prime time sur un format plus conventionnel, le 52 minutes.

Fais pas ci, fais pas ça saison 2, le début de la success story

  1. Moins de formatage :

    Le manque de moyens (les épisodes de la saison 2 ont été produits pour un coût inférieur de 30% par rapport au ratio des épisodes standards de prime time de la chaîne) a engendré en fait une moindre pression de la chaîne (cf. les problèmes récurrents de la fiction française), ce qui a laissé paradoxalement une plus grande liberté à la production sur l’écriture et la fabrication de la saison 2.

  2. Une maîtrise du genre comique :

    Exception qui confirme la règle, il est possible en comédie de miser sur un low concept (une fois qu’il est vendu !) car la seule sanction de ce genre reste le rire. Pour apprendre comment intégrer la mécanique du rire dans vos concepts de fiction, n’hésitez pas à vous reporter aux vidéos pédagogiques qui expliquent comment écrire le genre comique.

    Quelques aménagements dans l’écriture ont d’ailleurs permis de consolider la mécanique comique :

    • les deux familles, habitant dans la même rue, finissent par devenir amies : ce qui augmente les possibilités de rencontre et donc d’oppositions entre les deux modes d’éducation (= plus de gags) ;

    • à partir de la saison 2, le récit conserve le même ton humoristique mais n’utilise plus le procédé de narration en faux documentaire (plus nécessaire) ;

    • de nombreux personnages secondaires (et donc de nouveaux archétypes) viennent apporter de nouveaux ressorts comiques et varier les points de vue sur l’éducation.

  3. Un cercle vertueux de production :

    Rendons ainsi hommage aux producteurs et aux auteurs qui ont su faire d’un pari perdu d’avance, un vrai succès national et international : Anne Giafferi a été la directrice de collection des saisons 1 et 2. Chloé Marçais lui a succédé pour les saison 3 et 4. Quoc Dang Tran et Hélène Le Gal se partagent le poste depuis la saison 5. Le pool d’auteur est par ailleurs constitué par Marine Francou, Fanny Herrero, Manon Dillys, Marie Pavlenko, Elodie Monlibert.

    Le succès est tel qu’en 2008, la chaîne ABC prend une option pour adapter le concept, ré-intitulé provisoirement Don’t do this, don’t do that. Étrange coïncidence quand en 2009, la même chaîne sort Modern Family, une sitcom qui possède de nombreux points communs avec la série française et qui suit le quotidien de plusieurs familles dans le cadre d’un faux documentaire…

    Doit-on alors parler de rançon de la gloire ?

P.S. Nos billets quotidiens s’arrêtent pendant les vacances mais reprennent dès le 18 mars. En attendant, nous prenons particulièrement soin de nos clients de script-doctoring tout en vous préparant des nouveautés pour la rentrée…

11 comm. sur « Fais pas ci, fais pas ça: le making of par E. Chain »

  1. Anonyme écrit le 25 avril 2013 à 09:37

    Un épisode de série doit-il être structuré en 1-2-3 avec un déclencheur au début de chaque épisode ? Ou un seul gros déclencheur au début de premier épisode(et c'est tout) ? Dans le cas d'une structuration d'un épisode en 1-2-3 le protagoniste doit-il avoir évolué tout au long de l'épisode ou vaut-il mieux le faire évolué sur l’ensemble d'une saison ou l’ensemble de la série ?

    Autre question est-il plus difficile pour un scénariste de faire des saisons de 20-22 épisode plutôt que des saisons de 12 épisode? Je veux dire par là est-ce que les séries du câbles américains ont un avantage (narratif) à ce que leurs saisons soit de 12 épisode plutôt que de 20 ?

  2. Ecrit écrit le 25 avril 2013 à 12:03

    @anon : votre première intuition est la bonne. Une série s'écrit toujours sur deux modes :
    1) l'écriture horizontale qui correspond à l'arche générale de l'histoire.
    2) l'écriture verticale où chaque épisode est lui aussi une histoire en lui-même avec un 1-2-3 propre. Pour savoir comment écrire chacun des épisodes, reportez-vous à la vidéo suivante: écrire un épisode, technique du breakdown.

    Par ailleurs, la série est l'enjeu de l'écriture de la récurrence (toutes les séries sont en fait des séries bouclées). Les séries feuilletonnantes ne sont que des séries bouclées avec un fil rouge important qui avance à chaque épisode. C'est pour cela que les personnages ne changent pas fondamentalement, même dans une série feuilletonnante.
    L'astuce pour leur faire avoir une trajectoire quand même est de leur permettre d'avoir des révélations sur eux-mêmes à chaque épisode sans les faire changer fondamentalement à l'épisode suivant ou alors avec de très petites nuances (cf. mon billet sur Dr. House).

    Quant à votre dernière question, normalement, il n'est pas plus difficile d'écrire, 6, 12 ou 24 épisodes (excepté sur la charge de travail bien sûr) si tant est que votre série ait une LICENCE performante (c'est-à-dire une mécanique dramatique forte) qui lui permette de générer du bouclé à foison. Si certaines séries ne le permettent pas, c'est qu'elles ne sont pas structurées sur le mode de la récurrence. Demandez à n'importe quel showrunner du câble : je pense qu'aucun d'entre eux refuserait de faire 24 épisodes s'il le pouvait. Après, les problématiques de production ne sont pas les mêmes pour 12 ou pour 24 épisodes et bien évidemment, plus les saisons sont longues, plus les équipes de scénaristes sont importantes, plus le showrunner a du travail…

  3. Anonyme écrit le 27 avril 2013 à 14:37

    Ok Merci pour cette réponse.

  4. Anonyme écrit le 28 avril 2013 à 20:51

    Qu'avez-vous pensé des revenants ? (Julie et Cédric j'aimerais votre avis) Elle est encensé par les journalistes (comme toutes les séries de canal+) Mais que vaut-elle selon vous narrativement ? J'ai personnellement l'impression qu'il manque un objectif fort et un protagoniste pour porter cette objectif, et l’addiction des téléspectateurs est recherché seulement par le suspense (les questions laissé en suspend à chaque foie). On la compare souvent à LOST, mais pour moi elle ne lui arrive pas à la cheville(même si lost est décrié pour sa fin), cette série avait beaucoup de mystère mais elle avait aussi un scénario époustouflant avec des inserts et des paiements à foison, des cliff excellents (d'ailleurs comment fait-on des bons cliffhangers svp ? ), je n'ai jamais été aussi accro à une séries depuis.Alors pour en revenir à ma question principale, qu'avez vous pensé des revenants ? qu'elles sont ses forces et ses faiblesse ?

  5. Ecrit écrit le 3 mai 2013 à 11:09

    @Anon: Vous me demandez mon avis sur Les Revenants, le voici (il n'engage que moi). Je trouve que c'est un long métrage remarquable, qui a malheureusement été adapté en série sur l'unique mode du feuilletonnement. (Selon moi LE mal français.)

    Or, si vous connaissez ma méthode, vous savez que l'art de la série N'EST PAS le feuilletonnement (par définition : pour susciter de l'addiction, il faut au contraire donner toujours la même chose au spectateur; c'est ce qu'on appelle la licence de la série). C'est pourquoi créer une série nécessite un savoir-faire très particulier qui consiste notamment à donner une illusion de variété en proposant paradoxalement des épisodes qui sont identiques dans leur construction dramatique.

    Même les séries très feuilletonnantes doivent ainsi posséder une mécanique bouclée, sous peine de se retrouver avec un gros film coupé en petits bouts à l'arrivée. (En général, le symptôme d'un tel manque de licence est un pilote réussi mais des épisodes deux, trois et quatre qui lassent déjà).
    La série Les revenants en est un exemple. N'ayant pas de licence (AMHA), on ne sait malheureusement pas ce qu'on regarde exactement.

    Bien cordialement,
    Cédric

  6. Chocotop écrit le 3 mai 2013 à 12:10

    Merci pour cette réponse Eric, je me disais aussi qu'il y avait un problème avec les Revenants.
    Je ne comprends pas éxactement ce qu'est une licence (AMHA) ?
    Quelles sont les licences de LOST et de Game of throne par exemple ?

  7. Chocotop écrit le 3 mai 2013 à 12:13

    DSL je crois que j'ai écris "ERIC" dans ma réponse, je voulais dire Cédric !

  8. Anonyme écrit le 5 mai 2013 à 11:49

    @Cédric Salmon : Je respecte votre point de vue, mais je ne le partage pas. J'omettrais volontairement d'évoquer Les Revenants pour la pure et simple raison que je ne l'ai pas regardé.

    L'art de la série, comme vous le soutenez, n'est pas le feuilleton. Je veux bien comprendre. Mais, je ne pense pas qu'il faut nécessairement donner toujours la même chose au spectateur. Les meilleures séries ont justement su casser cette linéarité : The Wire, Twin Peaks, Breaking Bad, pour ne citer qu'eux. D'ailleurs, le bébé de Vince Gilligan s'offre le luxe d'adapter le rythme de ses épisodes au contenu, échappant ainsi à tout canevas routinier. Là où certains épisodes misent sur l'action et les rebondissements, d'autres s'attarderont sur des choses d'apparences triviales (un épisode entier est par exemple consacré aux travaux dans la maison de Walt ou dans un huis-clos à la poursuite d'une mouche) mais offrent ainsi un approfondissement psychologique appréciable. Ainsi, dans Breaking Bad, on peut passer deux épisodes à se demander si tuer un homme est une chose justifiée ou même justifiable. Cela garantit aussi un effet de surprise permanent pour le spectateur (difficile d'anticiper la suite malgré un fil rouge bien présent) et une liberté pour les scénaristes, décidément bien inventifs.

    D'ailleurs, je définirais la licence de la série comme une atmosphère reconnaissable, une distribution solide et un fil rouge identifiable.

    Voilà, j'espère avoir justifié mon avis.

  9. Anonyme écrit le 7 mai 2013 à 22:07

    @Cédric: Qu'entendez vous par "donner toujours la même chose au spectateur" ??

  10. Ecrit écrit le 13 mai 2013 à 14:36

    @Chocotop: Je vous en prie, il n'y a pas de mal :o)

    AMHA signifie à mon humble avis en argot internet. Quant à la licence d'une série, il s'agit de sa mécanique dramatique récurrente. Les éléments techniques qui la composent sont décrits dans le chapitre 10 de notre formation vidéo, qui est consacré à la création de séries TV.

    Bien à vous,
    Cédric

  11. Ecrit écrit le 13 mai 2013 à 16:27

    @Anon: Bonjour,

    On m'oppose souvent votre argument au début de mes conférences, car c'est en effet la conception dominante chez les commentateurs français, pour qui la licence d'une série ne serait qu'une « atmosphère ».

    Vous aurez du mal à me convaincre que la récurrence ne passe par des éléments récurrents (c.-à-d. donner la même chose) mais chacun est libre de travailler comme bon lui semble. Cependant la subjectivité a une limite, la réalité : loin de ces considérations artistiques, TOUTES les writing rooms US travaillent ainsi, des séries hertziennes comme du câble (voir l'interview de David Chase sur notre page Facebook, qui explique bien les différences entre ces deux univers). Breaking bad n'échappe pas à cette règle et possède bel et bien une licence bouclée, identique, à chaque épisode. (Dans votre exemple, vous parlez d'arènes et d'objectifs ponctuels, ce qui est précisément le propre du bouclé). Twin Peaks n'échappe pas non plus à cette règle et possède également une licence. (Cette dernière a été détruite à l'épisode 15, de l'aveu même de Lynch, causant ainsi sa catastrophe industrielle).

    Je ne vais pas expliquer dans ces commentaires l'utilisation de la licence bouclée dans l'industrie US parce que je ne pourrais pas mieux développer que je ne l'ai fait dans notre formation vidéo consacrée à l'écriture de séries. Tout scénariste ayant un jour travaillé dans un atelier d'écriture vous le dira, l'atmosphère n'aide pas à écrire concrètement une série. C'est un vœux pieux, pas un élément technique qui permet à une équipe d'auteurs d'écrire rapidement et qualitativement les épisodes d'une série donnée. (L'atmosphère, la patte du créateur, n'est d'ailleurs pas même contrôlée par l'intéressé…)

    Si vous avez l'occasion de suivre ma formation ou mes conférences, j'espère vous convaincre, vous aussi, de l'intérêt de ne pas fantasmer le travail des Américains. Ils ont des techniques. Ils les travaillent. Leur fiction nous écrase. Je rêve d'une fiction française qui se batte à armes égales :o)
    Bien cordialement,
    Cédric

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