Fiction française: il faut changer les mentalités (partie 4)

Sujet(s) abordé(s) :

Lancée dans mes discussions avec Julie et Cédric, nous voici déjà à aborder une question récurrente de la fiction française : pourquoi avons-nous tant de mal à améliorer nos séries ? Après le billet n°1 consacré à la vie de créateurs de fictions originales vs celle d’auteur de commande en France, puis le billet n°2 qui abordait l’intérêt des ateliers d’écriture et le dernier billet plus axé sur la nécessaire industrialisation de l’écriture des séries tv françaises, les créateurs de la méthode High concept dissèquent aujourd’hui les mentalités des acteurs majeurs de notre fiction télé et font la différence entre communication et réalité.


Mes échanges avec Julie et Cédric se sont déroulés en 2013 alors que je les sollicitais pour rédiger mon mémoire de fin d’études. Certains points et précisions chiffrées sont apportées dans des notes insérées directement dans ces conversations.

Carole Bertrand (CB) : pourquoi en France est-ce si difficile de garantir un rythme de diffusion minimal d’une saison par an ?

  • Julie Salmon (JS) : c’est effectivement un problème récurrent de notre artisanat audiovisuel. Il y a plusieurs raisons à cela. On peut citer des raisons économiques liées à la programmation des chaînes ou politiques liées à la lenteur des prises de décisions. Les auteurs et producteurs attendent parfois plusieurs mois après la diffusion d’une première saison pour avoir un go sur une deuxième. Certaines séries ont su palier ces problèmes et la récurrence d’une année sur l’autre est acquise, mais elles font parfois figure d’exception.

D’après une étude de NPA conseil sortie en septembre 2013, FICTION FRANCAISE : quels moteurs de renouvellement ?, sur l’ensemble des nouvelles séries diffusées depuis 2007, seules 4 ont dépassé plus de 4 saisons : Profilage, Camping Paradis, Fais pas ci, fais pas ca et Un village français.
« Si les séries longues dépassant 10 épisodes sont encore rares, on observe l’installation réussie de quelques marques devenues des rendez-vous plébiscités par le public. (…) 5è saison pour Un village français sur France 3, 4è saison pour Profilage sur TF1, 7è saison pour Fais pas ci fais pas ça, et le lancement prochain de saisons 2 des séries diffusées la saison dernière : Caïn, Candice Renoir, Falco, Ainsi soient-ils… »

  • Cédric Salmon (CS) : de mon point de vue, c’est un symptôme qui peut aussi s’expliquer par notre façon de concevoir nos séries tv. Les « Revenants » en est une bonne illustration. Il ne faut pas oublier que la série est née d’un high concept de long métrage. Nous en revenons à notre fléau des épisodes de séries conçus comme différents bouts d’un long film. Le problème est que l’adaptation en série n’a conservé que le déclencheur initial sans doter l’histoire d’une véritable licence, une dynamique de récurrence si tu préfères. Il manque, mais ça n’engage que moi et en dehors de tout jugement esthétique de cette série très réussie, une mécanique dramatique structurante pour assurer un grand nombre d’épisodes. Je doute par exemple que la série en l’état puisse fournir une centaine d’épisodes. La première saison de 8 épisodes a été diffusée fin 2012 (alors que le projet était en développement depuis 2007). Nous verrons la saison 2 presque 3 ans après la diffusion de la première. Ces longs délais peuvent s’expliquer également par des problèmes d’écriture. Moins une série a un moteur dramatique puissant, plus elle est difficile à écrire.

CB : toutes les séries françaises ne sont pas adaptées d’un long métrage ?

  • JS : oui mais c’est souvent à la conception que ça bloque. Dans une série, il doit exister une mécanique dramatique récurrente pour rendre addict, cf. nos discussions précédentes, je n’y reviens pas. Avec « Game of thrones », tu as l’impression de voir un péplum toutes les semaines, sans parler de « Rome ». Sinon, autant faire du cinéma ou de véritables mini-séries assumées.

CB : justement, ne s’agit-il pas d’un problème d’échelle plutôt que d’écriture ? On parle souvent des problèmes d’argent de notre industrie audiovisuelle.

Pour apprécier l’investissement des différentes chaînes dans la fiction française, le mieux est donc de les comparer. D’après le CNC :

  • TF1 a investi en 2013, 133 M€ dans la fiction nationale, France 2, 125 M€ et France 3, 129 M€,
  • Canal+ a mis 43 M€, M6, 29 M€, ARTE, 27 M€,
  • La TNT gratuite tout cumulé, c’est 8 M€ et les chaînes payantes thématiques, 6 M€.

L’apport a donc été en tout de quelques 500 M€, budget globalement stable depuis 8 ans (l’apport était de 519 M€ en 2006).

  • CS : ce n’est donc pas exactement un problème d’argent, car comme tu le sais, il y a de l’argent en France pour produire de la Fiction. Le problème est plutôt un problème de modèle économique global et de mentalités. En France, quand tu pitches un concept à un producteur, tu sais ce qu’il pense. Il ne réfléchit pas en termes d’histoire mais en termes de clients potentiels. Avec peu de clients potentiels et TF1 + FTV qui font font 75% des commandes, tu as intérêt à faire ton possible pour coller à ce que ces chaînes recherchent. Problème, si tu fais une fiction TF1 et que TF1 n’en veut pas, tu ne peux plus la vendre à personne. Pareil pour France Télévisions.

  • JS : les diffuseurs s’intéressent moins à la mécanique dramatique qu’à l’arène ou à la thématique d’auteur, ce qui est très limitant ! Caricaturons :

    • si c’est pour tout le monde et que c’est populaire, c’est pour TF1,
    • si c’est pour tout le monde mais qu’on parle de sujets de société, c’est pour FTV : le mainstream un peu intello, c’est pour France 2, dés que ça s’adresse aux provinciaux, c’est pour France 3, et dès qu’on cible un peu plus jeune et nouveaux médias, c’est pour France 4 ou OCS à la rigueur,
    • si c’est segmentant avec des sujets non consensuels, c’est pour Canal+ ou Arte,
    • et si un sujet a été traité, tu ne peux plus le rejouer, même avec une mécanique dramatique différente. Depuis « Caïn », aucune chaîne ne veut faire de série avec un flic handicapé par exemple. Pas la peine non plus de s’intéresser au milieu du porno depuis « Hard » et « Xanadu », au monde des journalistes depuis « Reporters », à la politique depuis « Les hommes de l’ombre », etc.

  • CS : Julie exagère un peu mais tu comprends ce que nous voulons dire. Pour l’instant, la fiction française est un petit marché non concurrentiel. L’auto-critique n’est pas encore au menu malgré un décrochage des audiences (cf. notre top 100 où la fiction française a quasi disparu).

CB : c’est vrai que dès qu’on parle séries tv en France, on cite surtout les séries de Canal+.

  • JS : oui leur niveau global est très bon et toutes les fictions originales françaises de Canal+ sont portées par des stars haut de gamme, plutôt venues du cinéma. Avec sa politique de coproduction, Canal+ s’associe également aux meilleurs showrunners du marché TV et peut être compétitive à l’international. C’est d’ailleurs Canal+ qui paye le mieux. Sur sa ligne création française, la chaîne met 2 à 3 millions d’euros pour un unitaire et environ 1,3 millions d’euros par épisode.

  • CS : Canal+ est aussi l’une des seules chaînes françaises qui exporte réellement ses séries, d’où sa prépondérance dans les communiqués de presse. Il est également plus facile de s’enthousiasmer pour « Borgia » que pour « Joséphine »

  • JS : enfin, la chaîne cryptée s’aligne sur une communication à la HBO (de type It’s not TV. It’s HBO). Je pense à cette pub qui a fait grincer des dents parmi les scénaristes français :


  • JS : pourtant, si l’on regarde les chiffres, force est de constater que la fiction française n’est pas (encore) au coeur de l’identité de Canal. Pour l’instant, Canal+, c’est seulement 45 heures de fiction originale annuelle (sur 782h au total) pour un budget d’environ 45 M€ (sur une grille à plus d’1 milliard d’euros) dont 60% de coproductions internationales (note : pour en savoir plus, voir le billet Essor des coproductions internationales: quel avenir pour les scénaristes tv français ?).

Sur les 4 nouvelles séries annoncées par la chaîne pour l’année 2014-2015, une seule est écrite par des auteurs français :

CB : et les autres ?

  • JS : à titre de comparaison, Arte, c’est environ 500 000 euros l’épisode (hors copro) et maxi 1 million d’euros par unitaire. TF1 est un peu en dessous de Canal+, FTV un peu au-dessus d’ARTE.
  • CS : il est intéressant d’aller plus loin sur ce point. En tant qu’auteur et créateur de séries, j’ai été plusieurs fois amené à travailler avec des chaînes sur le développement de séries originales. J’ai co-créé par exemple une série qui était vraiment innovante pour une chaîne du PAF. Ne la citons pas.

CB : c’était quelle série ?

  • CS : tu ne le sauras jamais car justement, elle n’a pas été diffusée. Cela me sert à illustrer mon propos sur l’innovation en France. Mon activité d’auteur de fictions originales ça marche comme la R&D automobile : on crée des séries, on les développe, on écrit des pilotes et on a 99% de chances qu’ils ne voient jamais le jour. C’est normal, c’est le jeu. Je travaillais notamment avec la direction de la fiction de cette chaîne. Ils avaient vraiment envie de faire un truc sympa. Mais au-dessus, il y a des décideurs qui n’ont pas envie de faire de la fiction.

  • JS : en France, une chaîne ne fait pas ou pas assez d’argent avec la fiction française (nous y reviendrons). Si nos diffuseurs en font, c’est parce qu’ils y sont obligés par des quotas. (Note : pour s’absoudre de ces quotas, Netflix s’installe aux Pays Bas et non en France alors même que le groupe va produire une série française, voir le billet Netflix peut-il sauver la fiction française ?).

  • CS : j’ai vraiment vu la différence entre la direction de la fiction qui me disait de développer le projet, et les patrons à qui elle devait rendre des comptes qui freinaient des quatre fers. Le projet s’est arrêté malheureusement… Par ailleurs, puisque l’on parle d’innovation, il faut savoir que beaucoup de hits actuels de la fiction française, comme « Scènes de ménages » sur M6 ou encore « Falco », « RIS » sur TF1 sont des remakes quand ce ne sont pas carrément des « adaptations libres » de séries étrangères qui ont cartonné et qu’on voit sur nos écrans copiées en version française avec une sorte de sidération.

  • JS : autre caractéristique de notre fiction, le low-concept (note : cf. le billet développé sur le sujet, le syndrome de la fiction française: des low concepts centrés sur les femmes). Ce sont des projets qui ne dégagent d’intérêt que par leurs valeurs de production. Cela ne veut pas dire qu’ils sont mauvais ou mal écrits. Mais quand on sait justement que notre fiction ne brille pas par ses valeurs de production (c’est-à-dire l’argent mis à l’écran), on se dit que c’est prendre un sacré risque.

CB : alors pourquoi les chaînes misent-elles sur ce type de fictions justement ?

  • CS : a priori, quand une chaîne achète un droit de remake, elle achète un high-concept car elle recherche une mécanique innovante qui a fait ses preuves dans un autre pays. C’est comme pour la télé-réalité. « Homeland », quand ça a été racheté, c’était un high-concept de série produit par Israël, « Hatufim ». Eh bien sur M6, ils ont acheté un low-concept comme « Scènes de ménages » par ce qu’ils ne voulaient prendre aucun risque.

  • JS : c’est pour te dire à quel point la chaîne est frileuse. Et cette frilosité, tu peux l’appliquer au PAF tout entier. Grâce aux chiffres, tu te rends compte aussi à quel point en France, les diffuseurs n’aiment pas faire de la fiction française. Si on prend « Plus belle la vie » et tous les formats courts, on arrive à quelque chose comme 40% de la production de fiction française annuelle.

Note : d’après la dernière publication du CNC, La production audiovisuelle aidée en 2013 :

  • FTV produit 359 heures annuelles (soit 46% de la production nationale) dont 206h pour F3 et 141h pour F2. TF1 représente 146h (19%), M6, 95h (12%) avec 53h dédiées à Scènes de ménages. La TNT gratuite fournit 45h (6%) dont 33h occupées par Les Mystères de l’amour et Sous le soleil. Enfin Arte participe à hauteur de 46h (6%).
  • Du côté des chaînes payantes, Canal+ apporte 45 heures (6%), les chaînes thématiques 32h (dont 17h pour OCS), les chaînes locales 7h et les services en ligne, 6h.

Les formats courts (208h) et les soaps type PBLV (109h/an) représentent en tout près de 50% de la production annuelle de fiction en 2013.

  • CS : on peut rajouter le combat gagné des chaînes pour faire rentrer dans les quotas tout ce qui est de l’ordre de la scripted reality. C’est encore un moyen de ne pas faire de fiction.

CB : qui peut changer la donne ?

  • CS : à mon avis, l’espoir n’est pas forcément à attendre du côté de la TNT. Les filiales des gros diffuseurs hertziens ont déjà bien grignoté les audiences de leurs chaînes mères et le modèle économique n’est pas encore assuré. La vraie fiction coûte encore trop chère par rapport à sa rentabilité.

  • JS : de son côté, Canal+ n’a pas encore donné de signal fort. La chaîne se contente d’une petite production en majorité sous-traitée à des savoir-faire étrangers qu’elle vend aux journalistes à grand renfort de publicité. Mais tout ça va changer. Nous pensons qu’il y a une nouvelle génération que l’on essaie de former et un goût marqué pour les séries qui s’impose de plus en plus. L’arrivée de Netflix et des autres concurrents sur notre marché produiront forcément une pression à la qualité.

  • CS : on ne peut plus, maintenant, revenir en arrière. Les diffuseurs ont ouvert la boite de Pandore. Ils diffusent tellement de séries américaines, suédoises, norvégiennes, qui sont d’un meilleur niveau que les nôtres… En fait, ils ont détruit ce qu’ils avaient. Ils auraient pu durer encore beaucoup plus longtemps sur l’ancien monde mais comme ils ont voulu en plus diffuser des choses pas chères et qui font énormément d’audience, la différence qualitative a sauté aux yeux de tout le monde. Et maintenant la ménagère préfère « Mentalist » et les codes de la culture US, ce qui peut expliquer un échec comme « La croisière » par exemple qui était une série de l’ancien temps.

  • JS : en effet, la ménagère française est habituée au rythme et à toutes les spécificités de l’écriture anglo-saxonne. Du coup, quand on écrit de la fiction française, il faut en tenir compte. On ne peut plus continuer à se comporter comme si on était seul au monde. C’est à mon sens la leçon que nous devons retenir pour la suite si nous voulons imposer nos séries et nos codes culturels sur la scène internationale.

2 comm. sur « Fiction française: il faut changer les mentalités (partie 4) »

  1. Anonyme écrit le 27 novembre 2014 à 18:16

    Bonjour, vous expliquez la mauvaise qualité des fictions française par le manque de moyen, absence de savoir faire, règles narratives non assimilées manque de courage des diffuseurs, je pense qu'il s'agit d'un problème plus profond nous sommes un pays laïque, la patrie des lumières qui a jetée une ombre sur les mythes qui sont le terreau des histoires populaires. Aux états unis pays où la religiosité est une composante importante de la société tout est mythe, le GI, le privé, la ford mustang, le cow boy, la conquête spaciale, Las végas, la pègre et ses gangsters, la presse d'investigation. En France en particulier il manque, pour nourrir les auteurs, une mémoire collective faites de mythes, il faut exhumer nos contes et légendes urbaines, ils sont la source de notre imagination. Quand le cinéma est apparu on a pensé voir la fin du théâtre et de la radio, quand la télévision a fait son apparition on a cru à la mort du théâtre de la radio et du cinéma, la seule chose qui explique que chacun de ces médias coexistent c'est qu'ils possèdent une spécificité. Le théâtre peut représenter la condition humaine, le documentaire traiter des aspects sociologiques de nos sociétés, ou nous transformer en explorateur. La spécificité du cinéma et de la fiction en général c'est d'activer ou réactiver les mythes, c'est ce dans quoi ils excellent, c'est la qu'ils trouvent leur résonance avec le public.

  2. Ecrit écrit le 1 décembre 2014 à 17:32

    Cher Anon, votre analyse ne manque pas d'intérêt. Pourtant, en France, nous avons aussi nos mythes fondateurs. La question est alors de leur absence dans notre fiction. Peut-etre s'agit-il d'une réticence à partir d'un existant, de clichés ou d'archétypes comme nous les appelons ? Les auteurs français adorent réinventer la roue au risque d'être tout simplement des suiveurs sans personnalités… Nous pensons comme vous que nos mythes valent pourtant le mérite d'être ré-exploités dans le média audiovisuel. Y'a plus qu'à, alors?

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