Fiction française : entre mythe et réalité, où en est-on vraiment ?

Sujet(s) abordé(s) :

Les performances réelles de la fiction française contre la communication fantasmée.

Cocorico ou cocoricouac ?

Si l’on en croit les médias, la fiction française est sauvée du péril américain et conquiert le monde. Mais, bien que nos performances s’améliorent sur le marché français et à l’international depuis 2008 (qui avait chuté de 20%) on est encore loin du compte. À une époque où la production de fiction explose dans le monde entier, relativisons les succès claironnés et analysons de plus près ce que les chiffres nous disent. Car pour engager les mesures nécessaires à la croissance de notre industrie et de notre créativité, nous avons besoin de savoir quelle est la place de la fiction française en Europe et dans le monde. Information difficile à trouver cette année auprès des organismes d’observation de l’audiovisuel. Heureusement, les auteurs savent aussi compter… À vos tableaux Excel !

Que disent souvent les médias ?

Forte progression des ventes de fictions françaises qui ont augmenté de 28% pour atteindre 64 M€. (CNC-TVFI – Bilan 2017 – 6 sept 2018)

Mais… quel est le montant des ventes de nos concurrents et quelle est la balance importation/exportation ?

Les fictions françaises sur le podium. Le palmarès d’audience met en lumière l’intérêt grandissant du public français pour la fiction nationale aux dépens notamment des fictions américaines qui ont longtemps occupé ce classement. (CSA, 14 Septembre 2018)

Mais… le public des fictions françaises a plus de 60 ans et plus de 80% des Français de moins de 35 ans affirmaient toujours préférer les productions américaines

La France est devenue le 3ème exportateur de programmes en « volume » de titres derrière les États-Unis et le Royaume-Uni, gagnant ainsi une place. (Le Mag TVFI – 25 avril 2017)

Mais… la quantité de titres masque le faible volume d’heures produites en France où les diffuseurs privilégient encore les unitaires, alors que ce sont les séries comportant de nombreux d’épisodes qui se vendent bien à l’international.

Quels sont les pays qui produisent le plus ?

Si l’on compare avec nos proches voisins européens, la France produit peu d’heures de fiction et peu de séries françaises sont exportées mondialement dans un marché qui ne cesse de croître.

Le volume d’heures vendues de fictions françaises a augmenté mais le prix de vente a baissé. Par exemple, la 1ère saison des « Revenants » ne s’est vendue que 80K€ au Royaume-Uni. Un prix de vente relativement faible comparé aux 1,4 M€ nécessaires pour produire chaque épisode. (INA 2014)

Selon une partie des distributeurs interrogés par l’INA, cette tendance masque un phénomène croisé d’accroissement du nombre d’actes de vente et de baisse des prix unitaires liés à la multiplication des acheteurs. Ce qui n’est apparemment pas le cas pour la Corée dont la série Descendants a été vendue 250 K$ par épisode à la Chine et 100K$ par épisode au Japon (The Korea Herald/Asia news network – 2 avril 2016). Quant à la série turque Noor, elle a rapporté à elle seule 130M$ à la Turquie en une année.

Performances à l’export

L’étude 2014 de Médiamétrie-Eurodata TV Worldwide sur les grandes tendances de la télévision mondiale montre que le volume horaire le plus important de séries importées dans le monde étaient turques : 36 %, devant les États-Unis : 32 % et la Corée : 13 %.

 Quant aux ventes de fictions en 2016, elles se sont élevées à :

  • USA : 1 Md$ (fr.statista.com 2017)
  • Turquie : 350 M$ (Variety 3/04/2017)
  • Corée du Sud : 155 M$ (financial times.com)
  • France : 58 M$ (CNC 2017)

Quels moyens créatifs et financiers mettons-nous en œuvre pour produire plus, produire mieux et pour exporter ? 

D’après l’étude Économie-production-audiovisuelle-2016-2017 du CSA, le volume de programmes produits n’a pas progressé de façon significative depuis 2013 alors que les recettes d’exportations ont augmenté. Ce qui semble montrer que la croissance des recettes d’exportations de programmes français est plus portée par le savoir-faire des distributeurs et par une amélioration de la qualité des programmes que par une augmentation de l’offre.

Ce pourquoi le CNC a décidé de renforcer ses aides à l’export auprès des producteurs.

Mais QUID du volume de production ? Si le talent des auteurs et des distributeurs a donné de bons résultats, on ne peut pas en dire autant des performances de nos diffuseurs.

Dans son Bilan 2014 sur l’exportation des séries françaises, l’INA faisait déjà ce constat : « Tous les acteurs de la profession s’accordent sur une chose pour que les fictions françaises décollent vraiment à l’étranger : le contenu devra toujours primer sur les techniques de production ». Et Mathieu Béjot de TV France International recommande : « Les séries françaises devront être encore plus audacieuses et diversifiées pour s’imposer à l’étranger ». 

Or, voici la réponse d’un décideur de France Télévisions « tout frais démoulé d’une école de commerce » à la présentation d’un projet de Joël Houssin (auteur de 70 romans, nouvelles et BD, 2 LM, 14 fictions TV unitaires, 4 séries TV dont 25 épisodes, de 52 à 90’) :

« Votre projet est passionnant et complexe. Magnifique vraiment. Si c’était un vin, ce serait un Pétrus. Mais le Kiravi aussi, c’est du vin et notre public ne fait pas la différence. J’ai pris un plaisir rare à vous lire. »

À mon humble avis, si l’on veut faire rayonner la fiction française, on doit aussi devenir capable de produire plus et mieux, pour cela il est urgent d’entreprendre une réforme de fond sur le fonctionnement du trio auteurs-producteurs-diffuseurs, de sorte que :

  • Les diffuseurs arrêtent de dicter aux auteurs ce qu’ils doivent écrire et permettent aux producteurs de s’investir sur plusieurs saisons.
  • Les producteurs disposent d’un minimum de trésorerie et de fonds propres.
  • Les auteurs soient formés à l’écriture industrielle afin d’être capables de produire rapidement un grand nombre d’épisodes.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Pour en savoir plus :

Élisabeth SALEL, HC

Scénariste membre de la SACD, Élisabeth a longtemps travaillé sur des programmes audiovisuels jeunesse : de l’écriture à la réalisation, en passant par la direction du lay-out, la supervision de studios asiatiques et la production. Elle a collaboré avec des sociétés comme France Télévisions, Bayard Film, Dargaud-Films, Polygram Vidéo, Millimages, Nickelodeon, Alphanim, ou Ellipse.

Après avoir créé une formation en scénario qui a été sélectionnée par l’Éducation Nationale puis primée par le programme européen LEADER, elle a également enseigné les arts plastiques pendant dix ans au Lycée Français de Barcelone.

Actuellement scénariste et consultante en dramaturgie, Elisabeth travaille au développement de deux séries d’animation, d’une fiction TV et d’un long-métrage.

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