Guide de survie du scénariste à Cannes en 2015

Sujet(s) abordé(s) :

Faut-il aller à Cannes quand on est scénariste ? Pour y faire quoi ? Grâce à une interview exclusive de la Maison des Scénaristes, la seule association qui accueille les scénaristes sur place, nous vous proposons un petit guide de survie pendant le festival.

Est-il possible de trouver un producteur au festival de Cannes ?

À cette question, la Guilde française des scénaristes répond « non » : il n’est pas à l’ordre du jour du syndicat des auteurs d’organiser un accueil officiel de ses adhérents au festival de Cannes, pourtant le plus gros marché professionnel du film de la planète.
Si vous savez regarder, vous y croiserez pourtant beaucoup de scénaristes professionnels, venus sur leurs propres deniers. Un investissement financier non négligeable qui laisse penser qu’il est probablement possible de faire des rencontres professionnelles intéressantes, si ce n’est trouver un producteur à Cannes.
Alors pourquoi les scénaristes ne sont-ils pas soutenus dans cette démarche par leur propre syndicat ?
À la décharge du syndicat, il est vrai que le marché français du scénario est depuis trente ans un marché de la commande et non de l’offre (seulement 6% de nos films en salle ont été écrits par un scénariste seul et seulement 20% de nos productions TV annuelles sont des créations originales), mais on pourrait attendre de l’organisme qui est censé défendre « les intérêts des scénaristes français » qu’il se batte pour mettre en valeur les projets innovants, écrits en spéculation (les « specs »), au lieu de favoriser les scénaristes de commande, qui dépendent de fait des producteurs pour écrire des projets souvent très formatés ; un cercle vicieux qui perpétue le manque d’innovation (pour aller plus loin sur ce sujet, n’hésitez pas à lire notre étude pour l’APA, association de producteurs : Quel avenir pour la fiction française ?).

Ce manque de soutien aux nouveaux entrants et à la création originale se constate aussi dans les critères d’adhésion de la Guilde des scénaristes, qui valorisent la commande :

  • Les contrats d’option (conçus précisément pour rémunérer la prise de risque) ne comptent pas ;
  • Les contrats de commande doivent eux, représenter a minima 90 minutes par auteur unique ;
  • Le CV d’un nouvel entrant doit être approuvé par le conseil d’administration (c’est-à-dire qu’il doit être coopté, de fait) ;
  • Les jeunes diplômés de la prestigieuse Fémis ne sont acceptés que sous condition : ils ont trois ans pour valider les critères de commande ci-dessus. C’est également le cas pour les diplômés du CEEA, pourtant seuls titulaires du titre professionnel de scénariste à leur sortie de l’école.
  • Quant aux diplômés des autres écoles de cinéma ou de formations en scénario reconnues (par le CNC, dans ses critères d’admission par exemple), ils ne sont pas acceptés par la Guilde.

Dans ce contexte, chez High concept nous désespérions –comme beaucoup– de voir émerger un véritable marché du scénario original en France : à quand les spec scripts français ? Il faudrait que les auteurs puissent rencontrer les producteurs à Cannes dans une dynamique professionnelle, pour vendre leurs projets originaux sans avoir besoin d’un réseau préexistant ou d’un gros CV : l’histoire et rien que l’histoire !
Vous vous dites surement que nous avons fini par fumer la moquette de nos bureaux… Pourtant ce lieu, le Pavillon des scénaristes, existe enfin. Non pas grâce à nos organisations professionnelles, mais à l’initiative privée de deux collègues scénaristes, qui soutiennent seuls la création originale française au festival de Cannes.
Autant vous dire que nous nous sommes empressés de les rencontrer…

Vers un marché du spec français : la Maison des Scénaristes

La Maison des Scénaristes est une association 1901 créée par nos collègues Sarah Gurevick et Nicolas Zappi. L’objectif est de permettre aux scénaristes de trouver des partenaires à Cannes pour financer leurs films. Et en quatre ans d’existence, Sarah et Nicolas ont fait mieux que toutes nos institutions réunies :

  • 150 auteurs ont été sélectionnés pour proposer leur projets à des producteurs 
  • 40 cessions de droits ont été signées 
  • Parmi ces contrats, 10 courts-métrages et 1 long métrage ont déjà été réalisés.

Un score qui donne le vertige : à titre de comparaison, le Fonds d’aide à l’innovation du CNC n’a sélectionné en fiction, lui, que 200 projets en dix ans. Et un seul a été porté à l’écran. Comment est-ce possible ?

  • EXT. TERRASSE – JOUR
  • NICOLAS ZAPPI et SARAH GUREVICK déjeunent avec HIGH CONCEPT. C’est une jolie blonde enceinte de 5 mois parfaitement assortie à cet italien, qui ressemble à David Cronenberg.
  • HIGH CONCEPT
  • Comment ça, vous ne dépendez pas de la Guilde ?!!!
  • NICOLAS
  • Non, la Maison des Scénaristes n’est aucunement liée à la Guilde des scénaristes, qui a refusé d’y participer.
  • SARAH
  • Ils refusent même de relayer notre appel à projets. Bon, nous ne perdons pas espoir de les séduire un jour…
  • NICOLAS
  • De toutes façons, c’était impensable qu’il n’y ait pas de présence officielle des scénaristes francophones à Cannes ! Sarah et moi avons pris cette initiative pour combler ce manque que nous ne comprenions pas. Nous souhaitions également organiser des master classes avec des scénaristes présents en compétition. Cette année, nous avons la joie de recevoir Chris Sparling, le scénariste de Gus Van Sant par exemple.
  • HIGH CONCEPT
  • Mais… qui paie pour le Pavillon des scénaristes ?
  • SARAH
  • Nos 200 adhérents. Pour 30€ annuel, ils bénéficient tous d’une lecture professionnelle de leurs projets. Les sélectionnés seront invités à rencontrer les producteurs à Cannes.
  • NICOLAS
  • N’oublions pas nos partenaires ! La WGA Ouest*, la SACD — merci à Gérard Krawczyck et à toute l’équipe de la SACD d’ailleurs, pour son soutien indéfectible depuis le début.
  • HIGH CONCEPT
  • Et le CNC ?
  • NICOLAS
  • Il relaie notre appel à projets et autorise l’apposition de son logo au Pavillon.
  • SARAH
  • C’est déjà bien.
  • *WGA: Guilde américaine des scénaristes.
  • FONDU ENCHAÎNÉ :
les scénaristes à Cannes
  • RETOUR SUR :
  • HIGH CONCEPT
  • Pourquoi autant de réticence des institutionnels ?
  • SARAH
  • Nous jugeons les scénarios sur leur contenu et non pas sur les CV des auteurs. Pas de barrière à l’entrée chez nous. C’est la raison pour laquelle nous faisons peur.
  • NICOLAS
  • Par exemple, cette année, deux jeunes auteurs formées à l’école Besson vont venir présenter leur comédie à des producteurs connus, alors qu’elles sont toujours étudiantes.
  • SARAH
  • Il faut quand même préciser que 90% de nos scénaristes sélectionnés sont des pros. Mais cela n’empêche pas les inconnus de pouvoir émerger grâce à nous. L’année dernière, une jeune étudiante roumaine a signé son premier long avec Legend Films.
  • NICOLAS
  • C’était en fait sa thèse de fin d’études ! La chance est donnée à tous les scénarios. Nous travaillons sérieusement avec une double lecture des projets. Une troisième lecture est même faite pour les projets sélectionnés pour Cannes.
  • HIGH CONCEPT
  • Qui sont vos lecteurs ?
  • NICOLAS
  • La première lecture, la plus sélective, est faite par des scénaristes professionnels à travers des collectifs d’écriture. Une seconde lecture est ensuite organisée sur les scénarios sélectionnés.
  • HIGH CONCEPT
  • Et comme nous l’enseignons dans la méthode High concept, chez vous aussi un scénario se vend grâce au pitch
  • SARAH
  • Oui ! Notre originalité est de proposer dans notre processus de sélection, un pitch vidéo. Ce pitch permet à l’auteur de s’entraîner à pitcher son projet. Les pitchs vidéos sélectionnés sont envoyés directement aux producteurs, souvent débordés, qui veulent vite avoir accès au contenu. Cette façon de faire est une façon de susciter un appel à l’envie. Les réactions ont été enthousiastes des deux côtés : à la fois des auteurs qui bénéficient des conseils de l’équipe pour réaliser leurs pitchs et à la fois des producteurs qui gagnent en temps et en efficacité.
  • NICOLAS
  • Pour vous donner une idée, sur plus de 350 projets reçus cette année, nous permettront à 30 auteurs de venir pitcher leurs projets sur notre pavillon à Cannes qui accueille cette année plus d’une soixantaine de producteurs venus participer à nos rencontres et faire leur marché.
  • HIGH CONCEPT
  • Quel avenir pour la Maison des Scénaristes ?
  • SARAH
  • C’est surement la dernière année que nous fonctionnons sous la forme d’une association, car pour l’instant, les subventions et les cotisations ne suffisent plus pour couvrir nos frais. Nous pouvions compter sur 6000€ de cotisations et 6000€ de subventions de la SACD, mais les autres fonds privés qui permettaient de boucler le budget de 20000€ sont de plus en plus difficiles à recueillir.
  • NICOLAS
  • Dur à croire pour certains, mais c’est vrai : Sarah et moi, comme tous les membres de l’équipe, sommes complètement bénévoles. Aucun centime n’est dépensé pour nos frais personnnels. Nous ne gagnons rien dans cette affaire alors que cela nous prend un temps monstre pendant 6 mois de l’année.
  • FONDU AU NOIR.

Chers collègues, la Maison des Scénaristes vous donne rendez-vous cette année à Cannes pour des tables rondes, des master classes et des rencontres auteurs-producteurs. Passez les voir de notre part ! :o) À noter également, la présence du SNAC, le syndicat national des auteurs compositeurs, qui proposera des tables rondes destinée au public du festival.
Et si comme nous, vous souhaitez les aider, l’association cherche des partenaires pour aider à maintenir le Pavillon l’année prochaine : n’hésitez pas à contacter la Maison des Scénaristes directement.

8 comm. sur « Guide de survie du scénariste à Cannes en 2015 »

  1. Anonyme écrit le 12 mai 2015 à 19:12

    Il y a une certaine logique dans le fait qu'un syndicat de professionnels demande aux gens d'être professionnels, tout comme c'est formidable que ceux qui ne le sont pas encore puissent se regrouper au sein d'une association loi 1901. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes !

  2. sophie deschamps écrit le 13 mai 2015 à 15:12

    Totalement d'accord avec le commentaire précédent. Une pseudo interview totalement négative. Quel en est le but? Diviser? Pourquoi faire?

  3. Ecrit écrit le 13 mai 2015 à 16:02

    Cher Anonyme,

    Un syndicat sensé représenter les intérêts des scénaristes ne peut pas, de mon point de vue, se dispenser de promouvoir le travail des auteurs français au plus grand marché de la fiction du monde.

    Par ailleurs, la commande ne différencie pas l'amateur du professionnel: n'importe quel quidam vous le dira, un scénariste est aussi (surtout ?) quelqu'un capable de concevoir une histoire originale, à partir d'une page blanche — simple bon sens. Ce que recherchent d'ailleurs les producteurs présents à Cannes; cf. le succès incroyable de la Maison des Scénaristes. Personnellement je trouve dommage que notre syndicat ne participe pas à cette belle initiative.
    Bien cordialement,
    Cédric

  4. Ecrit écrit le 13 mai 2015 à 17:41

    Chère Sophie, déjà je ne comprends pas votre agressivité et votre ton méprisant pour qualifier notre article de "pseudo interview" ??? C'est une vraie interview qui nous a été donnée par Nicolas et Sarah qui avaient envie de communiquer sur leurs succès et sur leurs attentes avant Cannes. Deuxièmement, à travers cet article, je vous rassure, notre but est bien de rassembler et de faire en sorte que les initiatives se rencontrent pour maximiser les projets qui font du bien à notre profession. La critique se veut donc constructive et nous sommes prêts à débattre du sujet de fond abordé ici : oui, nous pensons que l'initiative de la Maison des Scénaristes doit être soutenue et nous ne comprenons pas qu'elle ne le soit pas par le syndicat des scénaristes. Nous posons donc la question : pourquoi? Troisièmement, je ne vois pas non plus ce qui est totalement négatif ici. Le fait que des auteurs puissent rencontrer des producteurs à Cannes est une démarche sur laquelle nous souhaitons communiquer et que nous avons envie de soutenir. A vous de décider si vous avez envie de parler du fond plutôt que nous prêter des intentions que nous n'avons pas, ni moi, ni Sarah, ni Nicolas, ni Cédric. Je reste à votre écoute pour en discuter et éclaircir ce qui à l'évidence, vous froisse. Bien à vous, Julie

  5. Anonyme écrit le 22 mai 2015 à 13:20

    Bonjour, scénariste amateur, je suis toujours étonné de ne pas voir un concours de long métrage annuel permettant de mettre en lumière quelques scénarios dans des catégories pré-définies ( comédies, drames etc…) . Une sorte de sopadin mais avec une exposition plus importante (mettons 6 scenarios primés par genre), une ouverture aux comédies et aux films populaires ( largement ignorés par Sopadin quand on regarde les résultats).
    Cela serait une première étape pour dévellopper le marché du spec script.
    Les scénaristes et les producteurs auraient tout à y gagner.

  6. Ecrit écrit le 23 mai 2015 à 09:11

    @anonyme: nous répondons en partie à votre question dans l'article. Aujourd'hui, la commande est valorisée au détriment de la création originale. 1) parce qu'il y a très peu de débouchés, 2) parce qu'il est difficile de changer un état de fait qui dure depuis 30 ans. Mais ne vous inquiétez pas, le marché du spec français émergera quoi qu'il arrive: ça traine un peu… Chez High concept, nous vous préparons quelque chose dans ce sens pour mettre en valeur les meilleurs projets que nous lisons et soutenons activement toutes les initiatives qui vont dans ce ce sens comme celle de la Maison des Scénaristes. Patience. Merci de votre intérêt.

  7. Anonyme écrit le 28 mai 2015 à 10:01

    Bonjour,
    je voudrais savoir si la démarcation entre "spec-script" et "scénario de commande" est si claire que cela?
    Si un scénariste a un bon sujet et qu'il trouve un producteur pour l'aider à finaliser l'écriture (sur la base d'une présentation ou d'un projet quasiment finalisé) , est ce considéré comme un scénario " de commande" ?

    Très souvent ( et parfois c'est justifié) le rélisateur sera crédité au scénario car il en modifiera quelques passages, améliorera les dialogues etc …De fait cela l'exclu des 6% de films signés par un scénariste seulement . Néanmoins cela ne signifie pas pour moi que le film est un scénario de commande , non ?

    Je prends un exemple qui me vient à l'esprit : OSS 117 (le premier et le second). Est-ce un scénario de commande ou un spec script ? Pour moi l'idée vient du scénariste avec ajout du réalisateur et suivi du producteur, je serais tenter de dire que c'est un spec script … Mais le 2 est aussi signé par le réalisateur…

    Au final , les chiffres peuvent etre trompeurs et je ne suis pas si sur que le spec script n'est pas déjà bien présnet en France…

    En tout cas votre article est très interressant,
    Cdlt,

    Jérémie

  8. Ecrit écrit le 29 mai 2015 à 15:11

    @Jérémie: Bonjour, on désigne par "spec" un scénario dont le coût de développement a été assumé par l'auteur tout seul (c.-à-d. "en spéculation"). C'est, par définition, le contraire d'une commande: dans le premier cas, le producteur va acquérir les droits de l’œuvre ainsi créée spontanément, qui lui a plu, après s'être éventuellement mis d'accord avec l'auteur sur le contenu d'une réécriture non substantielle ; dans le second cas, le producteur va commander à l'auteur l'écriture d'un projet "sur mesure", d'après un cahier des charges (avec, au mieux, la possibilité de lui adjoindre un second auteur si le résultat ne lui plaît pas; au pire, la possibilité de le débarquer).

    Cette notion de spec ou de commande se rapporte donc à qui est à l'initiative du projet. L'adjonction du réalisateur au scénario ne répond pas directement à cette question, mais c'est un bon indicateur parce que le partage des droits du scénario est l'expression d'un rapport de force, dans la mesure où les ajustements que fait nécessairement un réalisateur sur le scénario qu'il doit tourner — ce "double scénario", cher à Fritz Lang, pour lequel ce dernier ne se créditait pas — ne justifient pas forcément une cosignature de la continuité dialoguée. Si Hitchcock passait ses scénarios (et ses scénaristes) à la moulinette, il ne se créditait pas non plus au scénario pour autant. Quand un scénariste accepte de partager ainsi ses droits avec un réalisateur, c'est que ce dernier lui a apporté quelque chose en retour, et c'est souvent une production, c'est-à-dire de l'argent, c'est-à-dire une commande.
    A bientôt !
    Cédric

Laisser un commentaire