Inquisitio: les Français aiment le haut degré de fiction (si, si M. Le Postec)

Sujet(s) abordé(s) :

Il y a trois semaines dans un billet dédié, j’annonçais triomphalement le succès mérité d’Inquisitio, nouvelle saga estivale de France 2 à gros budget qui raflait au nez et à la barbe de TF1 (et de Spielberg) la première place du podium des audiences de la soirée. Quatre épisodes plus tard, c’est la Bérézina : plus de la moitié des téléspectateurs ont déserté. Décryptage.

Des audiences en chute libre

  • Pour rappel, les deux premiers épisodes avaient attiré respectivement 4,3 puis 3,9 millions de téléspectateurs, avec une moyenne de 16,5% de pda. France 2 prenait ainsi une confortable première place devant TF1 qui lançait Smash, la dernière née des productions Spielberg. Il était donc sain d’applaudir des deux mains la performance du service public, qui avait su réunir un large pan d’audience autour d’un pari ambitieux, mené par de bons acteurs et une belle qualité de production.

  • Les semaines suivantes, la déconvenue avait été massive. La mini-série médiévale de huit épisodes affrontait de plein fouet la grosse série à succès américaine Esprits criminels sur TF1. Résultats : Inquisitio finissait quatrième des audiences (même derrière Des Racines et des ailes sur France 3).
  • Les quatre épisodes suivants ne retenaient l’attention que de 2,9 millions de fidèles en moyenne pour 12% de pda sur la première salve.
  • Le troisième prime captait 2,4 millions de téléspectateurs, soit 11.5% de pda en moyenne avec une nouvelle érosion des audiences. France 2 finissait bonne dernière derrière toutes les autres chaînes hertziennes.
  • Le final de la série, avec ses deux derniers épisodes, est à l’image du précédent prime (2,4 millions de téléspectateurs en moyenne, soit un peu moins de 12% de pda).
Inquisitio est déchue, l’échec de la diffusion du programme, entériné. La série est taclée dans la presse sur la simplicité de son scénario trop manichéen ou encore sur la caricature de Catherine de Sienne qui a inspiré la polémique avec l’Eglise catholique.

la chute d’Inquisitio : explications non convaincantes

  1. Ni la faute au traitement thématique :
    Je n’ai pas été convaincue par un article du Figaro : Inquisitio : mais pourquoi le programmer en été ?, qui expliquait que le divorce entre les téléspectateurs et la fiction de France 2 résultait d’une thématique trop sombre (qui aurait fait fuir les juillettistes en quête de divertissement après leur dure journée de labeur…)

    Cet élément d’explication m’avait semblé en totale contradiction avec ce qui fait la force de la fiction depuis sa création : une catharsis du quotidien par la force du récit. On accuse sempiternellement le traitement thématique alors que n’importe quel récit, s’il est raconté avec force par des personnages captivants, est capable de captiver n’importe qui d’entre nous.

    Comment alors expliquer ainsi le succès d’Esprits Criminels, série morbide par excellence, juste en face sur TF1 qui rafle en rediffusion, l’essentiel de son public à Inquisitio !
    Il y a quelque chose qui cloche sur le service public et son audience mais ce n’est pas son choix thématique. Bien au contraire, c’est justement cela qui avait appâté les curieux lors du premier prime.

  2. Ni la faute aux français et à leur supposé rejet de la vraie fiction :
    Je ne suis pas d’accord non plus avec Sullivan Le Postec qui explique cette semaine dans son article : « POLÉMIQUE — Après Inquisitio, France et fiction : le divorce… », l’échec d’Inquisitio par « la conviction solidement ancrée [NDLA : chez le téléspectateur] que le rôle premier de la fiction est d’instruire les masses. » « Aujourd’hui, le rejet de la véritable fiction est assez profondément ancré dans la culture française contemporaine, et encore plus dans celle des élites. C’est terrible mais nous sommes un pays qui a désapprit la fiction. Nous sommes dans un rejet global de l’imaginaire. » Je n’y crois absolument pas, pour les raisons suivantes :

    1. On ne peut pas justifier l’échec d’un film par son haut degré de fiction. Si les Français n’aimaient pas la fiction, cela se saurait. Non seulement ils aiment la fiction divertissante (cf. les scores mirobolants des comédies françaises, ciné ou TV, qui cartonnent malgré une qualité assez légère dirons-nous pour être poli), mais aussi aiment-ils l’imaginaire, le vrai, en un mot la SF ou le fantastique… StarWars, Le seigneur des anneaux et tant d’autres ont autant marché en France qu’aux États-Unis. Ne sommes-nous pas le pays qui a lancé Spielberg ? Après, qu’on ne sache pas bien faire de la fiction nous-mêmes, c’est une autre histoire ! Et que les critiques aiment ou non un genre, encore une autre&nbsp!
    2. S’il est difficile de produire un haut degré de fiction en France, ce n’est pas non plus parce que nous sommes dépourvus de talents. C’est tout simplement que notre modèle de production actuel n’est pas vraiment adapté, surtout en TV. La SF, par exemple, demande souvent un budget important. Par ailleurs, nous sommes habitués à voir de la SF américaine depuis 30 ans et leur niveau de production est aujourd’hui hors de notre portée. Du coup (ou coût), nous souffrons de la comparaison, et les producteurs et diffuseurs les moins courageux nous disent : on ne sait pas faire. Cependant, quand on y met le budget et le talent, ça peut donner Le cinquième élément, il me semble.
    3. La fiction historique n’a jamais eu pour vocation d’être un documentaire et les téléspectateurs français savent pour la plupart très bien faire la différence. Il ne serait venu à l’idée de personne de lancer une polémique sur la véracité historique de Gladiator, Troie, Robin des bois ou de la série de HBO Rome. On pourrait citer côté français Jeanne d’Arc ou même Les rois maudits. L’ambition de ces projets était claire : le divertissement. À aucun moment, ils n’ont suggéré incarner une quelconque vérité historique. La problématique est tout de même différente pour les films à thèse dont parle M. Le Postec, L’Ordre et la Morale de Mathieu Kassovitz ou Hors-la-loi de Rachid Bouchareb, parce qu’ils prétendent tous deux révéler une vérité, en contestant une histoire officielle. Il n’est pas étonnant qu’ils aient été accusés de sacrifier la vérité historique pour justifier leurs thèses subjectives. C’était bien l’objet de leur démarche.
    4. Je repose donc la question pour Inquisitio : si la polémique concernant des erreurs historiques a pris naissance, n’est-ce pas dû au marketing de France 2 qui a prétendu montrer une autre version de l’histoire officielle à ses téléspectateurs (contre la volonté même de son créateur et réalisateur Nicolas Cuche qui s’en est défendu dès le départ : « mon Moyen-Âge s’inspire parfois aussi bien des historiens que de la science-fiction et des jeux vidéo. Je l’assume »). À croire que Cuche n’a pas été entendu. Peut-être aussi est-il en cause dans son choix d’un mise en scène « réaliste ».
  3. Que retenir au final ?

    À mon avis, les téléspectateurs de France 2, à tort ou à raison, ont eu l’impression qu’on leur avait menti. Cette impression n’est pas liée au genre ou à l’arène de la série mais bien à des erreurs de dramaturgie (construction de personnages, traitement narratif, mise en scène) mais aussi à des erreurs de Marketing. Espérons qu’avec la fin de cette polémique, Inquisitio puisse avoir une deuxième vie en DVD, pour que cette fiction divertissante puisse être savourée en toute tranquilité. En attendant une saison 2 (que je lui souhaite), vous pouvez toujours aller vous divertir sur le site qui a surfé sur le buzz :

41 comm. sur « Inquisitio: les Français aiment le haut degré de fiction (si, si M. Le Postec) »

  1. Anonyme écrit le 12 juillet 2012 à 21:06

    Merci pour le lien vers le site "L'inquisition pour les Nuls" http://www.linquisitionpourlesnuls.com/ , on y apprend plein de choses !

  2. Pierre-Antoine Favre écrit le 13 juillet 2012 à 07:42

    Au-delà de la démarche ambitieuse d'Inquisitio, et qui doit être saluée comme telle, est-ce que passé l'effet de curiosité lié à la première diffusion, la chute d'audience n'est pas liée à une certaine faiblesse sur les fondamentaux, en particuliers et pour ne pas le nommer, le scénario ?

    Je ne prétends pas avoir une parole d’expert sur le sujet – bien au contraire – et il est si facile de critiquer… mais j’ai eu l’impression de retrouver dans Inquisitio toutes les faiblesses pathologiques si souvent reprochées aux fictions françaises (toutes proportions gardées cela va de soi, Inquisitio n’est pas ce qui se fait de pire, loin de là !).

    L’incident déclencheur est un peu faiblard, les enjeux pas suffisamment exposés pour susciter un intérêt véritable du spectateur, les obstacles ne sont pas assez « armés » pour développer du ressort et donner du souffle à l’intrigue, les personnages manquent de profondeur – en revanche, ils font parfois l’objet d’une sur-caractérisation dans la forme à travers un jeu un peu outrancier comme pour contrebalancer le défaut de consistance sur le fonds. C’est sans doute ce qui motive en partie la critique du public sur leur caractère parfois manichéen, simpliste ou monolithique. Le tout manque assez furieusement de « milking » pour reprendre l’expression.

    Un élément révélateur parmi beaucoup d’autres, à mon humble avis, réside dans la maigre exploitation par le scénario de la relation entre Silas, le novice de l’inquisiteur, et son maître. Alors que typiquement, une telle relation aurait permis de mettre en relief le caractère de ce dernier, pourtant l’un des personnages principaux de la série, exactement comme avait très bien su le faire le film "le nom de la rose" avec Guillaume de Baskerville et Adso de Melk.

    Pour le spectateur, difficile dans ces conditions de s’identifier à la série et d’y rester fidèle. Je trouve la dégringolade d’Inquisitio peut-être un peu sévère, triste par rapport à l’audace du thème abordé qui méritait plus ample récompense, mais pas illogique au vu de son traitement (je parle ici du traitement au sens scénaristique du terme, sans entrer dans la polémique sur le traitement historique qui est un autre débat).

    J’ai la désagréable impression que par rapport à cette production aux moyens significatifs, le scénario a fait figure de parent pauvre du projet (un grand classique hélas ?) et aurait mérité plus d’attention. Mais peut-être ai-je entièrement tort, que j’en demande trop ou que j’ai la dent vraiment dure ?

    Lueur d’espoir tout de même : France 2 ose et c’est bien ! Pourvu que le plantage de l’audience ne les incite pas à renoncer à faire preuve d’initiative sur leurs futurs projets.

  3. Ecrit écrit le 13 juillet 2012 à 10:52

    @Pierre-Antoine : toutes les critiques sont légitimes du point de vue du spectateur. Après, si l'audience déserte, c'est forcément que quelque chose ne fonctionne pas. Espérons que France 2 en tire bien les bonnes leçons : garder l'innovation, muscler le scénario, etc… wait & see la fin des audiences.

  4. Anonyme écrit le 13 juillet 2012 à 11:26

    Même au tribunal de l'inquisition le verdict ne doit venir qu' à la fin des audiences.

  5. Pierre-Antoine Favre écrit le 13 juillet 2012 à 13:19

    Bien dit 😉
    Oui, naturellement, attendons le fin mot de l'histoire. Et si France 2 est capable de capitaliser sur une expérience comme Inquisitio, cela devrait finir par payer.

  6. Anonyme 007 écrit le 15 juillet 2012 à 11:32

    Pierre-Antoine résume brillamment ce que j'ai ressenti sur la suite d'Inquisitio, après l'effet de curiosité des deux premiers épisodes de lancement qui m'avaient assez enthousiasmé (billet précédent,"Cocorico!…"), tout en émettant quelques réserves sur le traitement scénaristique.

    C'est, je crois, toute la problématique du manque "d'addictivité" des séries françaises qui est présente ici et ça reste l'enjeu majeur (puisqu'il conditionne l'audience et la confirmation des saisons suivantes…ou pas) qui révèle les fragilités du processus d'écriture de fiction en France. Sans avoir été présent dans les coulisses du projet, je pense qu'à ce stade, le projet semble avoir manqué de cet aspect collectif qui a fait ses preuves et son efficacité redoutable sur la plupart des grandes fictions anglo-saxonnes: le showrunner et la writing room associée.
    Quand on lit l'interview, très intéressante, de Nicolas Cuche sur le site Le Village, on voit bien que, malgré son enthousiasme légitime à porter un tel projet, ça reste celui d'un seul homme (à qui l'on a "agrégé", j'imagine, d'autre scénaristes pour développer l'écriture, mais pas forcément dès les prémisses du projet; et c'est quand même là, en amont de l'écriture et sur les thématiques, les personnages, les parti-pris et les points de vue, que tout se joue).
    Pour en revenir au "show running", ou plutôt ses faiblesses, c'est tout à fait flagrant sur les épisodes 3 et 4 (ceux qui ont chuté, donc), y compris sur la mise en scène. Par exemple, forte irrégularité de maîtrise des décors: on passe d'une scène grandiose (on sent qu'on y a passé du temps de préparation) à des scènes intermédiaires qui paraissent bâclées, tant en terme de mise en place que dans la direction d'acteurs qui elle aussi pose problème; et on rejoint là le problème initial de l'écriture: quelle matière de récit réellement complexe ont à exprimer les acteurs? C'est aussi un problème de rythme et même de montage qui soulignent, là encore, une faiblesse de de vision globale qui crée de fortes irrégularités de tension dramatique. Une fois de plus (et l'interview le souligne), on a l'impression d'être encore au stade d'une recherche artisanale, certes méritante, mais on est loin d'un processus collectif totalement maîtrisé, y compris dans les moindres détails. C'est peut-être d'ailleurs cet ensemble de petites faiblesses à tous les postes qui, en s'additionnant, finissent par nous faire décrocher, et explique peut-être (c'est une hypothèse toute personnelle), ce sentiment de légère lassitude qui a poussé une partie de l'audience a allé voir ailleurs.
    Il n'en reste pas moins qu'il serait dommage de jeter le bébé avec l'eau du bain. Comme le constatait fort justement Sullivan Le Postec dans un autre billet du Village, et que je résume un peu grossièrement, il va être difficile de passer directement de "Navaro" à "Breakin Bad", en matière d'ambition scénaristique hexagonale. Tout le problème est de savoir jusqu'à quel point les diffuseurs et les producteurs vont être capable d'accepter de passer par une longue mais nécessaire étape d'apprentissage de la phase intermédiaire: passer de séries plan-plan mais continuant de marcher (Julie Lescot et autre Doc Martin) à des séries plus ambitieuses mais qui risquent de ne pas trouver immédiatement leur public. C'est le moment délicat et compliqué dans lequel, je crois, nous sommes plongés depuis de (trop?) longues années…

    Le lien vers l'interview de Nicolas Cuche: http://www.a-suivre.org/levillage/nicolas-cuche-inquisitio-serie-france-2-aurelien-wiik-vladislav-galard-je-voulais-un-inquisiteur.html

  7. Ecrit écrit le 15 juillet 2012 à 12:21

    Merci 007 de votre analyse judicieuse. Je vous renvoie à la discussion précédente sur le sous-investissement chronique du scénario en fiction française. Il semble que cela en soit ici une bonne illustration. Malgré tous ses talents, N. Cuche n'a pu récupérer ce qui a été (mal) écrit, parce que sous-financé et peu challengé ou encore trop distancié de la réalisation. Le showrunner est le garant de l'écriture et de la réalisation, il écrit souvent lui-même le pilote et/ou le dernier épisode, et ne réalise pas directement lui-même… car c'est plus un auteur qu'un technicien. Qu'en pensez-vous?

  8. Anonyme 007 écrit le 15 juillet 2012 à 17:40

    L'avènement du "show runner" dans le PAF actuel, s'il paraît un facteur professionnel indispensable à l'amélioration des séries hexagonales (et donc à leur possible succès d'audience) risque de poser quelques problèmes de changement d'habitudes.
    D'une part, accepter l'idée que l'expertise initiale d'un projet de série soit confiée à un scénariste chevronné, avec une expérience praticienne de l'écriture (pas seulement, voire plus loin), ce qui exclut bon nombre de directeurs littéraires et de producteurs "purs" (le cursus théorique est un autre débat)…
    Exercice encore plus périlleux: faire accepter l'idée que le réalisateur peut être un excellent auteur de réalisation sans être pour autant le garant exclusif du suivi de projet de A à Z… tout simplement parce que la part d'écriture est fondamentale et qu'elle est à la base du projet… combat diplomatique difficile à mettre en oeuvre tant le statut de réalisateur reste en France LE statut d'auteur par excellence, même si l'expérience (et bon nombre de projets diffusés) montre que leur qualité de scénariste comporte, qu'on le déplore ou non, bon nombre de lacunes en regard d'une écriture spécifique de série. On aborde un autre débat, très "touchy"qui est celui d'une génération nourrie au "film d'auteur", référent intouchable à la Nouvelle Vague qui a pu expliquer un certain nombre de catastrophes audiovisuelles (c'est mon point de vue, bien sûr, mais je ne pense pas qu"il soit totalement fantasmé). Soyons optimistes: une génération de réalisateurs semble consciente du rôle essentiel de l'écriture avant la mise en scène, moins crispée sur ce légitime "partage des tâches"…

    Un show runner idéal serait, selon mon humble avis :
    – un auteur-scénariste chevronné, avec expérience des commandes (contraintes de production et de genres) mais aussiavec un univers spécifique à même de proposer la vision globale d'une histoire à concept fort développée en série.
    -une expérience de la réalisation "technique" avec un véritable point de vue sur la direction d'acteurs (faiblesse récurrente soulignée); mais aussi un sens aigu du montage, véritable ré-écriture du projet, son pouls et sa "vista". Un sens du rythme fondamental pour la série.
    -une véritable culture artistique de l'image, capable d'exprimer un vrai parti-pris artistique avec le réalisateur, le dop et les décors: véritable direction artistique du projet
    – la maîtrise de la post-production, des trucages et de l'étalonnage (je n'insiste pas sur l'incompréhensible fadeur de certains téléfilms éclairés pleine face!…).
    -une forte culture musicale, et du son au sens large, la bande-son et les sound effects rentrant pour une large part dans la personnalité d'une série.
    -une conscience aiguë des contraintes de production, pour trouver en amont les solutions créatives à certaines difficultés de tournage.
    – de grosses capacités relationnelles, pour un dialogue constructif avec l'ensemble de l'équipe…
    -quelques notions de marketing ne seraient pas de trop pour anticiper de manière efficace et créative le lancement et la pérennité du projet.
    OUF… En attendant de dénicher ce monstre à huit pattes et trois têtes, vous pouvez toujours avoir un avant-goût du Graal en allant sur ce lien qui renvoie à d'autres références, d'articles ou (mieux) de liens video: http://blog.slate.fr/tetes-de-series/2011/02/07/chauds-mes-showrunners-chauds/

  9. Pierre-Antoine Favre écrit le 16 juillet 2012 à 06:02

    @Julie : le showrunner plus auteur que technicien ? Oui, j'aurais la même intuition. La spécificité du showrunner, c'est aussi qu'il est en situation d'arbitrage et qu'il lui est donc difficile d'être "juge et partie". L'idéal, c'est que son rôle soit clairement dissocié et identifié, pour prendre la hauteur de vue nécessaire, rendre des décisions favorables à la cohérence du projet et perçues comme justes par les parties prenantes.

    Mais c'est l'idéal naturellement… pour des raisons budgétaires et aussi culturelles (notamment la part belle faite au réalisateur), c'est souvent une autre histoire.

    @007 : on tombe dans la fameuse problématique du serpent qui se mord la queue. Lorsqu'une production a des velléités de bien faire les choses, elle peine à trouver les personnes qualifiées. Lesquelles en retour se plaignent des conditions d'exercice de leur profession qui ne favorisent pas l'émergence des talents, et surtout leur maturation sur la durée. Le showrunner est sans doute dans cette problématique, tout comme le scénariste typiquement.

  10. Anonyme 007 écrit le 16 juillet 2012 à 08:21

    @Pierre-Antoine Favre: la difficulté n'est peut-être pas de trouver des personnes qualifiées et créatives dans l'intention (il y en a, Dieu merci) mais plutôt d'opérer un changement rapide de mentalité qui favoriserait des expériences multi-casquettes et des parcours multiples…avec des parcours plus atypiques, moins formatés mais néanmoins experts…et l'on sait, ô combien, comme les formations et les milieux culturels en France tiennent à ce que chacun soit dans "sa" case…voyez déjà la difficulté à passer du scénario télé à celui de cinéma (et vice versa), par exemple. Idem pour les réalisateurs…Mais ça commence à bouger…une fois encore trop lentement (on est clairement pas dans une dynamique de révolution culturelle: par les temps qui courent c'est surtout "wait and see", à mon avis une très mauvaise solution). Mais ça bouge.

    Une solution intermédiaire qui commence à voir le jour (et qui permettrait un apprentissage plus affirmé et systématique du "show running") serait d'associer le trio infernal producteur artistique/scénariste/réalisateur (et voilà en partie notre monstre à trois têtes!…;-), à la condition préalable d'être clair sur qui tranche clairement les décisions ultimes (car à un moment, il faut savoir trancher), peut-être en se répartissant une priorité de voix en fonction des trois postes (le prod trancherait les ultimes décisions de prod, le scénariste celles d'écriture, le réal…etc) tout en restant jusqu'au bout du moindre détail en concertation. Ca implique aussi de ranger les egos trop hypertrophiés au vestiaire…et ça ce n'est pas une mince affaire. Sans même parler du poste équitable des paiements, autre vaste débat. A part associer les trois partenaires à parts égales (donc comme pour le showrunning us, en tant que co-producteurs), je ne vois pas…
    Mais je crois assez à ce triangle magique, en l'état actuel des choses…Une sorte de showrunning à la française qui favoriserait l'émergence rapide d'une Showrunners Nex Generation? …

    Un lien sur le cas d'école "Borgen", et le système danois qui, lui, met en en avant le principe "un auteur, une vision", mais avec, semble-t-il, grosse implication du producteur et du réalisateur. A méditer : http://seriallovers.blogs.nouvelobs.com/archive/2012/02/06/series-cap-sur-le-nord.html

  11. Fabrice O. écrit le 16 juillet 2012 à 11:29

    @ Julie avez vous réussi à voir la série de documentaires, diffusé sur une des chaînes d'Orange, sur certains showrunners US ?

  12. Ecrit écrit le 16 juillet 2012 à 15:49

    @007 : merci pour ce bel effort de synthèse. Si le show runner n'est pas Dieu, il est censé être le patron artistique du show, ce qui veut juste dire que c'est lui qui prend les décisions artistiques sur propositions ou pas de ses collaborateurs (techniques ou pas). C'est aussi lui l'interlocuteur de la production qui négocie en cas de désaccords. Parfois ça clash très fort (cf. le départ de Frank Darabont sur Walking Dead par exemple), parfois ça se passe mieux. Je ne résiste pas à vous renvoyer aux recommandations de David Mamet à son atelier en 2005 sur sa série The Unit, alors que la production se plaignait d'un manque de clarté sur les différents épisodes. Je pense que ça nous apprend bien plus sur le métier de show runner que toutes les définitions que nous tentons ici d'établir.

    @Pierre-Antoine : Je ne pense pas qu'on ait plus de mal à trouver des personnes qualifiées en France qu'ailleurs, c'est plus une notion politique. Les producteurs actuels n'ont simplement aucun intérêt à donner les clés du camion à un seul homme/femme (beaucoup ne prennent leur pied que dans le contrôle artistique du show…). Les réalisateurs ne veulent pas non plus abandonner leur rôle star acquis depuis la nouvelle vague, et même si en TV, ils ne font réellement ni direction d'acteurs, ni réécriture, ils restent les gagnants de cette économie. Les scénaristes enfin n'ont jamais eu de toutes les façons leur mot à dire, sauf exceptions, et n'ont pas vraiment les moyens de se battre pour s'imposer surtout lorsqu'ils sont jeunes et/ou inexpérimentés… La valeur n'attend pourtant pas le nombre des années, et même un auteur qui n'a jamais tenu une caméra peut être plus pertinent pour diriger des acteurs et une réalisation qu'un vieux papy qui vient cachetonner, ou même un réalisateur chevronné qui n'aura pas été à l'initiative du projet, et qui viendra donc par essence le dénaturer. Faudrait-il d'ailleurs qu'on ait une véritable fiction d'auteur… C'est à dire un projet porté et assumé de bout en bout par un ou des auteurs cohérents avec une vision du monde claire. Combien de séries actuelles peuvent clamer un tel label?

    @ Fabrice : Je connais cette série documentaire sans l'avoir visionnée de bout en bout, très intéressante en effet. Les masterclass de grands show runners sont aussi très éclairantes, j'ai pu assister à celle de David Chase (Les Sopranos) à Deauville, ou celle d'Adam Price, le créateur de Borgen par exemple. Je conseille d'ailleurs à tous ceux qui le peuvent d'aller écouter ces créateurs pour comprendre comment ils travaillent. Ce sont vraiment des auteurs avant tout (des techniciens de l'écrit) qui mettent ensuite leur vision dans les mains de professionnels (dont le réalisateur et le monteur) pour mettre en image leur vision. Je vous conseille ainsi le making of de The Unit par exemple, où David Mamet sachant son show arrêté (faute d'audiences !) fait l'effort de parler de sa méthode de travail. Une mine !

  13. Pierre-Antoine Favre écrit le 16 juillet 2012 à 17:02

    Nulle intention dans mon propos de suggérer que les scénaristes français ne sont pas au niveau ou qu'il n'est pas possible de trouver des talents, mais plutôt d'indiquer que les conditions d'exercice du métier ne sont favorables ni à la qualité des projets, ni à leur épanouissement professionnel – pour les raisons que vous décrivez avec notamment la concurrence du statut avantageux des réalisateurs.

    S'agissant du rapport de force entre les scénaristes d'un côté et les producteurs de l'autre, est-ce que la planche de salut ne réside pas dans une plus grande syndicalisation, sur le modèle par exemple de la fameuse WGA aux USA ? A ce qu'il semble le mouvement est engagé avec la Guilde Française des Scénaristes, cela a-t-il un début d'influence positive ?

  14. Ecrit écrit le 17 juillet 2012 à 20:02

    @Pierre-Antoine : mon dernier billet sur la WGA vous apportera je pense des éléments de réponse, j'espère -:)

  15. Pierre-Antoine Favre écrit le 18 juillet 2012 à 09:27

    Merci, magique ! 🙂

  16. Anonyme 007 écrit le 19 juillet 2012 à 20:16

    Sans être devin, une observation régulière des projets français "mainstream" proposés et une écoute attentive des différents débats autour de la fiction française (le dernier en date étant celui de Série Séries, sur daily motion) me font penser que si Fr2 ne reconduit pas Inquisitio pour les raisons évoquées de chute d'audience, elle a de fortes chances de suivre sa pente naturelle dans le mauvais sens, traduisez "revenons vite à la bonne vieille recette de la comédie familiale, ça au moins c'est fédérateur".
    Fédérateur. Fais des ratés, oui! Tant que les responsables de fiction de chaînes feront mine de croire que gagner de l'audience sur des programmes de fiction, c'est prier aveuglément les Dieux "Consensuel", "Fédérateur", "Identifiant" et "Non anxiogène", ils continueront de se planter gravement. Parce que là n'est pas le porblème. Le problème n'est pas de faire des incantations devant le supposé Graal du programme "populaire, familial et fédérateur", c'est de proposer des fictions plus ambitieuses dès les prémisses de l'écriture. Des sujets, des histoires et des personnages qui accrochent les gens par leurs problématiques humaines, ce que Julie résume parfaitement par "une catharsis du quotidien par la force de l'histoire". Quand j'écoute le discours de la responsable fiction de TF1 sur Série Séries qui martèle qu'il faut qu'"on parle d'eux aux téléspectateurs", "de leur vie de tous les jours", "qu'on leur tende un miroir de leur quotidien", on se frotte les oreilles devant cette confusion, ce manque de vision fictionnelle qui consistent à continuer de faire les mêmes erreurs. Mais il n'y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre…
    Quant à l'antienne perpétuelle de "la série trop sombre dans le contexte actuel de crise", c'est non seulement une banale paresse intellectuelle mais c'est surtout une erreur professionnelle de jugement qui laisse songeur sur les capacités de décideurs à comprendre les mécanismes de la fiction. A défaut de passion ou d'un flair pragmatique pour la série télé, ces personnes au pouvoir excessif en regard de leur expertise, n'ont-elles pas les moyens ni le temps de se former "a minima" à des masterclasses de scénario (Truby, McKee, Lavandier,CEEA, d'autres, ce n'est plus ce qui manque depuis des lustres)?!
    Si c'est déjà le cas (ce qui est bien possible), alors… c'est de la pure schizophrénie culturelle : on se pâme en petit comité devant la qualité et le succès de séries telles que "Dr House", "Dexter", "Lost" (choix volontaire de séries "populaires" pour ne pas être taxé d'improbable élitisme…) mais on s'effraie de la moindre idée, scène ou dialogue qui émergeraient hors de l'affreuse trilogie "Fédérateur-identifiant-vraie vie"…c'est sans fin.

    (désolé du ton un peu énervé de mon commentaire mais les mêmes causes absurdes produisant les mêmes effets de cercle vicieux, finissent parfois par ne plus me faire rigoler…je retourne à une bonne série…et oui, elle est anglo-saxonne!…;-)

  17. Anonyme écrit le 19 juillet 2012 à 20:19

    Je crois qu'au-delà de la série en elle même c'est surtout le traitement général des séries qui est catastrophique. TF1 traite les séries et ceux qui les suivent n'importe comment, smash par exemple avec son décalage horaire. Ensuite lors des "soirée" docteur house et autre séries en programmant un épisode inédit et le reste des rediffusion. Voila l'arnaque, un épisode inédit, 3 pubs.

    Les chaines France télévision, manque d'initiative, il sont pas dans le 21ème siècle et ne font que des séries historiques. en revanche il assume leurs échecs ça c'est bien.

    M6, ça fait longtemps qu'il ni a plus de vraies séries. Mais quand il y avait de vraies séries, elle ne les traitaient pas mieux que TF1.

    Ces chaines ont des politiques éditoriales mais elles ne sont pas en phase avec leurs époques. Avant de voir un "dexter" produite par une chaine française, il se passera 50 ans et d'ici là ça sera démodé 🙂

    Ceci dit j'aime certaines séries française mais elles ne provoquent pas "l'addiction" cela est du au manque d'audace. Et même dans les formats court, les chaines n'osent rien, elle se copient c'est tout. Mention à M6 pour kamelot quand même, là il fallais oser… Mais bon c'était pas de l'audace de prime time…

  18. Ecrit écrit le 19 juillet 2012 à 22:51

    @Fabrice O : Votre billet du 15 juillet a été supprimé parce que le lien vidéo que vous avez posté pertubait le code HTML de la page !
    [Republication du message de Fabrice]
    "L'avènement du "show runner" dans le PAF actuel, s'il paraît un facteur professionnel indispensable à l'amélioration des séries hexagonales (et donc à leur possible succès d'audience) risque de poser quelques problèmes de changement d'habitudes."

    Pour le service public cette nouvelle vision de la conception de série ne devrait pas poser de problème. Sur le trois séries qui durent sur FT, deux d'entre elles ont des showrunners Krivine pour Un Village Français et Szulzynger. A ce propos je vous invite à regarder cette table ronde au Festival des séries de Fontainebleau. On entend des bêtises du style " Le concept est moins important qu'un personnage fort" Perso, il me faut les deux. Si je prends Dr House, j'ai un concept fort qui mélange enquête policière en milieu médical et un personnage fort anticonformiste. [LIEN SUPPRIME]

  19. Ecrit écrit le 20 juillet 2012 à 07:20

    @007 : Merci de votre sainte colère ! Si déjà, on me donnait du fédérateur de qualité, je n'aurai rien à dire : Seinfeld, Friends, Big Bang Theory, How I met your mother, Modern Family… (la comédie en TV a du mal à se raconter sur un autre format mais c'est un autre débat) sont des programmes pour toute la famille qui me divertissent grandement. Je crois fondamentalement que le problème n'est ainsi pas lié au positionnement risqué ou pas risqué (ça, c'est plutot une histoire de concurrence, de marché, etc.), c'est tout simplement lié à une histoire de savoir-faire dramaturgique. On sait pourtant faire des comédies en France ! Un des éléments d'explication qui me parait le plus juste : le sous-financement du scénario. Ecrire pour la TV impose une R&D (15 à 20% du budget sur le scénario aux US) et une industrialisation poussée (pour pouvoir lisser les coûts justement), or en France, nous n'avons ni l'une, ni l'autre. CQFD. Qu'en pensez-vous ?

    @anon : je suis d'accord avec vous. Si M6 (qui déteste la fiction et n'en fait à la limite que pour ne pas payer les amendes) a réussi à faire un programme "fédérateur" comme Kaamelott, en donnant les clés du camion à une seule personne, que fabriquent les autres chaînes dont l'investissement en fiction est inscrit soit-disant au coeur de leur ADN…???? D'ailleurs, c'est intéressant. M6 se positionne en tant que challenger (la petite chaîne qui monte) face à TF1 et autres chaînes privées, du coup, quand elle fait de la fiction, elle la joue différemment (rappelons qu'elle a lancé Scènes de ménage quand personne ne croyait au format court)…à méditer…

  20. Anonyme 007 écrit le 20 juillet 2012 à 10:03

    Chère Julie, la colère est mauvaise conseillère, c'est vrai, donc je me calme…;-)

    Qu'on me comprenne bien, je n'ai rien contre les projets populaires, bien au contraire, la série télé a vocation à être populaire par définition, elle est ce que je considère comme un des genres les plus riches de la Pop Culture… votre liste de comédies citées plus haut fait partie des séries que je regarde avec jubilation. Simplement j'écoute les différentes explications des décideurs (pour la plupart identiques dans le discours), j'entends l'écho de certains producteurs (pas tous, bien sûr) et je constate.
    Je constate que le mot "fédérateur" est un mot fourre-tout et dévoyé, qui ne s'oriente quasiment jamais dans le sens d'un projet populaire de qualité (cf vos références). C'est le plus souvent un prétexte, un "élément de langage" qui ne produit rien de très concret, mais permet de placer la barre de l'exigence très bas; d'éliminer tous risques d'originalité des sujets, de lisser toute aspérité des personnages et particulièrement leur part d'ombre, y compris dans la comédie (imaginez un instant Dr House sans sa misanthropie, son addiction à la Vicodin et ses sarcasmes…et pourtant quel personnage drôle et populaire / Imaginez Debra, la soeur de Dexter, sans sa dégaine de cow-boy et sa capacité chronique à jurer comme une charretière…et il ne reste plus qu'un personnage secondaire beaucoup plus…lisse, justement).

    L'idée n'est pas de proposer des projets "risqués" pour le plaisir du risque (ce qui ne veut pas dire grand-chose, en soi, sauf à vouloir jouer au rebelle de service, ce qui n'a aucun intérêt, disons, professionnel ) mais pour les chaînes, d'accepter l'idée que tout projet de série, en tant que prototype fictionnel EST une prise de risque. Et que se planter sur des projets insatisfaisants dès les premiers épisodes est lui un risque encore plus gros!
    Simplement, veut-on voir les choses évoluer, ou pas? Veut-on ESSAYER de sortir de ce marasme fictionnel où les projets font les montagnes russes avec les audiences? Pourquoi reproduire les mêmes sources d'échec? Ou s'accrocher à un modèle obsolète?
    Que les chaînes (et aussi les producteurs qui font office de filtre) acceptent l'idée de lire des projets aux parti-pris forts, du sujet à l'intrigue en passant par les personnages, etc. Bref du high concept, quoi! Qu' ils s'interrogent d'abord sur leur potentiel dramaturgique au lieu de les passer, en mode réflexe, au laminoir d'une check-list "culturellement correct", aka " clivant", "pas assez fédérateur", "trop anxiogène", "consensuel", "pas en temps de crise", etc..Je ne vous étonnerais pas si je vous dis que cet épisode est du vécu…;-).

  21. Anonyme 007 écrit le 20 juillet 2012 à 10:04

    Pour ce qui concerne la comédie en France, deux réflexions.
    1/ Oui, nous savons faire des comédies, semble-t-il, puisqu'il y a en a un certain nombre (en cinéma comme en télé, et tous formats confondus) qui font de bons scores d'audience. Encore que j'ai une impression, toute subjective, d'un ton général qui est toujours un peu le même…pour le dire vite, un ton issu des humoristes, de la vanne, plutôt qu'un ton spécifique à chaque projet. Pas mal d'humour "familial" (décidément…les voisins, la famille dysfonctionnelle, les parents divorcés,etc), du ton encore très boulevard surjoué ( genre Working girls sur C+), pas mal d'humour "djeun" aussi. En revanche, je distingue beaucoup moins de projets avec un ton d'ironie, ou d'humour noir. Quasiment pas de registre de l'absurde, pas de "comédie ovni" (à part peut-être Platane, qui, dans le genre, avait le mérite d'être très spécifique, qu'on aime ou pas).
    2/ Si une des faiblesses du scénario français est son manque d'investissement en amont, la comédie, qui est des genres parmi les plus complexes à écrire (la mécanique du rire ne pardonne pas…si elle ne fait pas rire), est-elle la mieux placée pour permettre de développer des projets spécifiques et varié dans un futur proche? J'aime beaucoup la comédie, mais c'est comme les éclairs au chocolat: si j'en mange trop, ça finit par m'en dégoûter.
    Personnellement, j'opterai nettement pour un registre beaucoup plus large des genres traités, avec ce cocktail savant qui fait les bonnes séries (polar+ drama familial / thriller+fantastique / épopée + enquête/ médical+comédie, etc).

  22. Ecrit écrit le 21 juillet 2012 à 21:16

    @007 : Effectivement le mot "fédérateur" est parfois utilisé comme une excuse par les diffuseurs pour ne pas se mouiller. Tant que les audiences suivent, ils ont raison (même si l'on peut critiquer la qualité intrinsèque de certains projets), quand elles décrochent, ils ont tort. Pour l'instant, ça décroche sur F2 et F3 surtout. La réaction est d'ailleurs en train de s'organiser. Attendons de voir (peut-être prendront-ils plus de risques!) car au fond, on ne peut pas se plaindre de la fiction qu'on choisit de regarder. Tant que des programmes sans valeur ajoutée artistique continueront de faire des bons scores, les choses ne changeront pas… Moi je dis, télespectateurs, prenons nous en main…

  23. thierry écrit le 26 juillet 2012 à 14:47

    j'ajoute mon grain sel, du gars qui a zappé dessus cinq minutes et qui n'est pas resté.
    Quand on zappe sur cette série, plusieurs choses me frappent; l'image en premier lieu: je quitte une série ou l'image est soignée contrastée, colorée…(bref ricaine) et j'arrive.. dans le brouillard!
    Une image dans un brouillard bleu, malgré le fait que tout soit éclairé a la bougie, et que le manque total d'étalonnage rend plate et fadasse.
    C'est vrai que les techniciens de l'image sont plutôt méprisé, et surtout en France, mais malgré un partis pris évident de qualité esthétique, personne ne semblait se soucier de l'attractivité de l'image finale.(croyez moi, c'est une constante)
    Le passage que j'ai vu était vraiment tout fade et ne me donnait pas envie de regarder.
    De plus, quand on zappe sur une série us, par exemple, on Comprend assez vite les enjeux, qui a fait quoi, pourquoi et ce qui faut faire pour changer le bazar.
    (quitte a tout répéter trois fois, comme dans 24.)
    Et sur inquisi..machin, j'ai rien compris, qui fait quoi et pourquoi, etc… certe, j'aurais pu laisser sa chance au produit, comme on dit.
    Mais il aurait fallu que touche aux réglages de mon poste et là… c'était au dessus de mes forces 🙂
    Pour le reste, perso, l'inquisition m'enquiquinerait plutôt, mais traité façon nom de la rose, ça aurait pu m'accrocher.

  24. Ecrit écrit le 26 juillet 2012 à 16:06

    @Thierry : figurez-vous que Le nom de la rose était bien l'une des références des auteurs.

  25. Anonyme écrit le 27 juillet 2012 à 20:34

    A mon avis, Inquisitio, en dépit d'un scénario habile, souffre de plusieurs faiblesses :
    -Le manque de moyens et d'ampleur. On est très loin de Rome ou des Tudors. Une partie du public apprécie la magnificence des costumes et des scènes réunissant de nombreux figurants dans des décors somptueux.
    -Le manque de charisme du principal comédien, le jeune médecin, qui a tout du gentil bobo parisien branché, mais absolument rien d'un personnage torturé, partagé entre deux communautés etc.
    -La mise en scène n'est pas franchement mauvaise, mais on reste dans le téléfilm franco-français, toujours peut-être par manque de moyens.
    -Peut-être une partie du public attendait-elle aussi davantage de sexe et de sang, dans le style Borgia.

    Donc, même si le scénario est nettement meilleur, c'est un peu le Borgia du pauvre. Le public a été gâté par de grandes fresques historiques au cours de ces dernières années et il ressent cette pauvreté de moyens…
    Gérard
    PS Notons aussi quelques scènes ridicules, comme des hommes en armure coursant une sorcière dans la forêt. Vu le poids des armures de l'époque, ils n'auraient couru ni très vite ni très longtemps. Peut-être le réalisateur a-t-il trouvé les armures plus esthétiques et plus pratiques pour identifier les soldats, mais on sombre dans le grotesque.

  26. Ecrit écrit le 30 juillet 2012 à 10:30

    @Gérard : Vous seriez surpris de l'argent dont dispose en fait la Fiction Française. De mémoire, le budget de production d'Inquisitio est de 10 M€ d'euros pour 8 épisodes (payé donc à 80% par F2 avec une moyenne de 1,25M€/épisode), celui de Borgia pour 12 épisodes est de 25 M€ (avec 7,5M€ environ venant de Canal+ cf. montage coproduction internationale sur une moyenne de 2M€/épisode) et pourtant… Avec un investissement comparable, F2 reste dans les standards de production à la Française, tandis que Canal+ s'offre une série américaine. Le problème n'est donc pas tellement le budget (la différence n'est que de 1 à 2, vous me direz que c'est déjà pas mal) mais le système entier de production à mon humble avis. Même si Nicolas Cuche avait eu 2 M€ pour chaque épisode, je ne suis pas sûre que le résultat aurait été si différent. Vous ne croyez pas?

  27. Fabrice O. écrit le 1 août 2012 à 08:03

    @Gérard : Je ne partage pas votre analyse quand vous écrivez "-Peut-être une partie du public attendait-elle aussi davantage de sexe et de sang, dans le style Borgia." Nous sommes sur France 2 pas sur Canal + le public n'est pas le même. Immaginez un peu la levée de boucliers si Dexter était diffusé en prime sur France 2.
    Pour ce que j'ai pu en voir (2 épisodes) la réalisation de Cuche ne m'a pas totalement emballé. Cependant la direction artistique était de toute béauté et ça, ça fait plaisir à voir.

    Pour moi là où le bas blesse, c'est le scénar. Les origines du grand Inquiqisteur. Il tente d'aider son frère qui se noie, puis décide que non. Bizarre non ?! Le protagoniste qui met trois plombes à arriver, et qui est assez falot. Et j'en passe

  28. Fabrice O. écrit le 1 août 2012 à 08:43

    J'invite les High conceptrices et les High concepteurs à lire l'interview de Vince Gilligan, showrunner de Breaking Bad, dans le dernier numéro du magazine So Film.
    La fiction française doit elle être réaliste ? Non. Il n y a qu'à se rappeler les chiffres du Pacte des loups en 2001. 5 millions de spectateurs, et on peut pas dire que ce soit un documentaire d'époque.

  29. Ecrit écrit le 1 août 2012 à 09:01

    @Fabrice : on peut dire que le public de France 2 attend peut-être une morale différente (concernant le sexe et le sang) que celle exprimée dans Borgia. Or, qui dit morale, dit vision d'auteur, dit showrunner. C'est pour cela qu'il est extremement difficile de juger en soi le scénario d'une série française aujourd'hui. J'ai lu de magnifiques scénarios (ceux de mon mari…hé hé je ne suis bien sûr pas du tout objective) qui ont été moins efficace à l'écran (tout simplement parce qu' ils ont été lissés par la chaîne ou réalisés à la truelle, avec des coupes et des choix de casting incohérents à la limite de la bêtise), et inversement, j'ai lu des choses franchement mauvaises qui ont été rattrapées au tournage et au lissage. Qui a fait quoi sur Inquisitio, seuls les auteurs actuels le savent vraiment. Ce que l'on peut dire, c'est que la série n'assure pas en l'état une adhésion du public suffisante, tant au niveau de sa mécanique dramatique, qu'au niveau de la construction des personnages malgré une photo intéressante. C'est dommage étant donné le budget et l'ambition de la chaîne. Espérons vraiment qu'il y ait une saison 2 pour laisser aux auteurs le soin de corriger le tir et au producteur, la possibilité de tirer des leçons de cette première saison en demi-teinte.

  30. Anonyme 007 écrit le 1 août 2012 à 13:25

    Globalement d'accord avec Julie sur le constat des projets parfois rattrapés à la réalisation, parfois l'inverse mais c'est plus rare, justement. On retrouve une fois de plus le problème de "vision" octroyée à un auteur-créateur, sans parler de ce tropisme assez français qui consiste, au stade de la prod. puis de la réalisation (voire de la post-prod) à "lisser" le projet: le plus souvent vers le bas, très rarement vers le haut. "Lisser" au lieu d'améliorer, ou de transcender si vous préférez. Là encore, il me semble, il y a un problème de vocabulaire et de compréhension liés, dans le scénario et la fiction à la française. Reprenons exemple sur des séries qui ont fait la preuve de leur excellence, quelque soit par ailleurs le goût que l'on en a : Breaking Bad et Dexter. Y a -t-il une problématique de "lissage" pour rendre ces séries meilleures? Probablement pas. Un miroir de la "vraie vie des vrais gens", selon la formule consacrée? Encore moins. Une obsession du "fédérateur"? Assez peu. Et pourtant, des cartons critiques ET d'audience ET d'exportation. J'ose une hypothèse: le mal français, c'est tout d'abord un problème d'état d'esprit. En France, on a beaucoup de mal avec l'idée d'audace artistique (redondance), de transcendance par la créativité : ça sort des grilles d'évaluation, ce n'est pas enseigné dans les grandes écoles d'élites, ce n'est pas consensuel, ce n'est pas facilement "gérable" ni quantifiable, bref, c'est terrifiant. Au delà de la vision d'auteur-créateur, indispensable à l'émergence d'une fiction française qui DOIT rattraper son retard sur les autres pays en alliant le savoir-faire à l'audace, je me demande si une autre des clés ne serait pas une réforme drastique des décideurs de chaîne, au niveau des responsables de fiction? Un peu moins de gens sortis des parcours obligés (grandes écoles, parcours juridique, théorie de la com', etc) et plus de "saltimbanques", ou de praticiens qui ont fait leur preuve, avec des parcours plus atypiques mais ancrés dans le savoir-faire réel et non le "savoir-apprendre". Plus de pratique, moins de théorie. Plus d'audace, moins de "stratégie" (l'autre nom de la prudence).
    Pour reprendre une formule, un peu macho, certes, mais pas totalement idiote d'un ex-gourou de la pub des années Mitterrand : "Un peu moins de tests, un peu plus de testicules!" Mais est-ce compatible avec la gestion des chaînes à la française? Les audiences continuant de baisser, il faudra de toute façon réformer quelque chose. Ces postes-là, puisque totalement décisionnaires, seraient une solution possible. What else?

  31. Ecrit écrit le 1 août 2012 à 16:13

    @007 : pour compléter votre analyse intéressante, je dirais que le mal français est lié à notre marché TV : Les scénaristes hollywoodiens ne sont pas forcément mieux lotis que les scénaristes français dans leur rapport aux diffuseursDexter et Breaking Bad sont regardés par une minorité d'américains, ce sont des fictions produites, l'une par Showtime (la concurrente de HBO), l'autre par une chaîne cablée AMC, qui visent des publics très spécifiques et qui sont donc obligées de se démarquer… Tant que la fiction française ciblera toute la famille, notre niveau de production en changera pas. Il n'y a qu'à regarder les fictions de Canal+ dont la cible et l'objectif sont différents pour s'en convaincre… Qu'en pensez-vous?

  32. Anonyme 007 écrit le 1 août 2012 à 17:23

    Et bien, chère Julie, je n'en pense que du bien…;-) Votre phrase "Tant que la fiction française ciblera toute la famille, notre niveau de production ne changera pas", résume l'un des blocages de la fiction française (pas le seul, mais pas le moindre). Pas besoin d'études quali ou quanti ( le passeport du non changement dans la continuité) pour comprendre que viser ce Graal fédérateur est une chimère, un objectif qui va d'échec en échec, d'audience à minima en plantages chroniques. Bien sûr, on peut toujours trouver une exception, mais ce n'est pas la règle. Il suffit de regarder autour de soi, dans sa famille, chez les autres, de parler un peu de fiction télé avec des gens qui la regardent : rares sont les programmes de fiction française qui "fédérent" avec succès le "tout public". Tout simplement parce qu'une ado de 16 ans, un geek de 28, un couple de trentenaires installé dans la vie active ou une famille de cinquantenaires n'ont pas les mêmes aspirations, les mêmes goûts, la même culture, les mêmes envies! Pour un "Fais pas ci, fais pas ça" qui ne marche pas trop mal (mais fédère-t-elle vraiment toute la famille? Je vais demander à mon grand-mère…), combien de séries "fédératrices" qui restent à la limite de l'accident industriel? Je ne parle pas des virgules humoristiques qui, si elles marchent bien, ne sont pas dans la même logique d'implication qu'un programme de 1 à 2 heures d'affilées; non, il s'agit bien de réfléchir à l'élaboration de séries 52' longues, sur plusieurs saisons de 12 épisodes. Y arriver sur tout un panel de fictions différentes en étant "fédérateur" de toute la famille? Sauf exception exceptionnelle, je n'y crois pas une seconde…Il est loin, très loin, le temps des Aventures de Tintin, pour les petits et les grands, "de 7 à 77 ans". Peut-être une nostalgie inconsciente qui hante encore les esprits…

  33. Pierre-Antoine Favre écrit le 2 août 2012 à 20:36

    @ Anonyme 007 : réduire la crise de la fiction française à un problème d'état d'esprit me paraît une hypothèse un peu rapide et un peu simpliste – même si l'on peut toujours y voir une part de vérité naturellement 😉

    Il existe des facteurs avérés (ex : le mode de financement des productions qui ne rétribue pas assez la prise de risque) qui expliquent pourquoi le travail des décideurs est loin d'être évident. La situation actuelle encourage les différents acteurs à se renvoyer la balle en cas d'échec, selon une fâcheuse tendance qui pénalise la recherche d’un nouveau paradigme. C'est un peu le serpent qui se mord la queue, où chacun attend de l'autre le changement salvateur, même si mon intuition est qu'une impulsion devrait venir en priorité des diffuseurs.

    Ensuite, sur le débat "diplômé vs saltimbanque" : dans tous les secteurs de la création, il est toujours tentant d'opposer les deux. Pour un créatif, les financiers et les "marketeux" passent facilement pour des Dark Vador, des "méchants qui parlent des sous-sous et cassent les beaux rêves de ceux qui ont du talent". Ainsi, de manière bien manichéenne, il y aurait d'un côté la passion positive des créatifs et de l'autre, la raison froide et monstrueuse des décideurs et de leurs acolytes.

    Maintenant, il me semble que si l’argentier d’un projet doit apprendre à respecter la sensibilité d'un créatif, un créatif doit accepter qu'un financier (au sens large) puisse (et doive !) penser avec sa tête plutôt qu'avec ses tripes. Demander à un financier de raisonner de manière passionnelle plutôt que selon une rationalité de gestion, c'est le meilleur moyen d'avoir un mauvais financier qui non seulement risque de ne pas analyser la réalité chiffrée de manière correcte, mais qui en plus aura sans doute la manie très désagréable de s'immiscer dans la création proprement dite, là où sa compétence et ses attributions ne lui permettent pas d'intervenir à bon escient.

    A contrario, un bon financier est l'allié objectif de la réussite d'un projet. Le cinéma ou la production de fiction TV relèvent aussi d'une logique industrielle, même si cette logique doit se combiner à une dimension artisanale qui correspond au caractère inédit de chaque projet.

    A titre personnel, je pense que le refus de certains producteurs ou diffuseurs de s'engager sur des scénarios décrits comme "pas assez fédérateurs", comme vous le soulignez, relève aussi d'un défaut d'investissement et de professionnalisme en matière de marketing. Car une démarche marketing digne de ce nom ne s'achève pas par un tel poncif pour motiver un refus, mais bien par une segmentation rigoureuse du marché (selon un découpage qui ne se limite pas à "la ménagère de moins de 50 ans"), lequel débouche sur un choix de positionnement assumé (reflet d'une véritable stratégie) qui in fine permet de justifier et légitimer les critères de sélection des projets.

    Opposer les "gestionnaires" aux "créatifs" me paraît ainsi assez stérile, plutôt un reflet des difficultés actuelles qui méritent d'être dépassées par un gain de maturité.

    Et si la professionnalisation du secteur peut faire craindre une disparition de la spontanéité de certains profils, il faut tout de même se réjouir de ce que l'importance des "talents" dans l'industrie autorisera toujours l’émergence de quelques individualités atypiques. D’ailleurs, une école comme le CEEA reflète à mon sens une évolution positive où le développement des talents passe par une logique de formation et de professionnalisation grandissante.

  34. Ecrit écrit le 4 août 2012 à 12:27

    @Ma femme : Je trouve votre débat très intéressant ! Avec un peu recul, l'ayant un peu digéré, je relis ta conclusion et je me dis que tu as raison : cette série est malheureusement un bel exemple de rupture de contrat avec le spectateur. Ce qui me permet d'aller plus loin sur ma propre réflexion, dans mon cours "L'exorde, un contrat d'auteur signé… avec le spectateur" : l'exorde peut commencer avant même la séquence d'ouverture, dès le buzz marketing.

    Je souhaiterais vivement qu'on puisse à l'avenir travailler de concert avec les équipes marketing des diffuseurs, pour optimiser le potentiel d'adhésion de nos séries ou au moins tirer dans le même sens.

  35. Fabrice O. écrit le 5 août 2012 à 06:43

    @Pierre-Antoine : Je ne suis pas d'accord avec ce point de vue " Demander à un financier de raisonner de manière passionnelle plutôt que selon une rationalité de gestion, c'est le meilleur moyen d'avoir un mauvais financier qui non seulement risque de ne pas analyser la réalité chiffrée de manière correcte, mais qui en plus aura sans doute la manie très désagréable de s'immiscer dans la création proprement dite, là où sa compétence et ses attributions ne lui permettent pas d'intervenir à bon escient."
    Car l'un des problèmes à l'heure actuelle, tient du fait que le financier donne déjà son avis sur la qualité du scénario. Et qu'ils demandent des réécritures au nom de la sacro-sainte ménagère ou du saint fédératisme audiovisuel. Qu'un financier dise demande à un auteur de revoir sa copie parce qu'elle est trop chère, c'est normal. Qu'il demande des modifications au détriment de l'histoire et surtout pour satisfaire sa vision des goûts du public, là on est dans l'aberration.

    "Opposer les "gestionnaires" aux "créatifs" me paraît ainsi assez stérile, plutôt un reflet des difficultés actuelles qui méritent d'être dépassées par un gain de maturité."

    Cette opposition ne me semble pas si stérile que ça quand elle est ramené au monde du travail dans sa globalité. On ne m'enlevera pas de l'esprit que la logique gestionnaire qui prévaut dans le monde du travail depuis au moins vingt ans est une idéologie. Et qu'elle est contestable à bien des égards. Le gestionnaire on ne lui demande pas d'avoir d'expérience dans le domaine d'activité de son enteprise. Je pense qu'au bout d'un moment cette logique a ses limites.

    Prenons l'exemple de la Police Nationale. Les réformes opérées depuis le milieu des années 90 vont dans cette direction. Les commissaires sont recrutés par concours, et n'ont plus d'expérience de terrain. On leur demande d'être des managers. Ca m'apparait bizarre de vouloir encadrer des hommes quand on n'a pas l'expérience du terrain. Je ne suis pas en train d'écrire que l'expérience du terrain fait tout. Mais au moins elle aide à se rendre compte d'une réalité du travail. De ce fait ne pas appliquer bêtement les directives de la hiérachies. (Plus un ouvrier a de latitude dans son travail et plus il pourra éviter certains dysfonctionnenements dans la production). En bons gestionnaires les nouveaux commissaires appliquent les directives de la hiérarchies sans sourciller. A l'ère de la politique du chiffre cela a donné toutes les dérives que l'on connait dans la hausse des gardes à vues injustifiées dont pas mal de citoyens on fait les frais.

    Je suis tout à fait d'accord avec vous sur le défaut de professionnalisme en matière de marketing. C'est vrai qu'on à la l'impression que le mot segmentation est inconnu au vocabulaire de ces chers décideurs.

    Ce qui m'amène à penser qu'on fiancier en fiction doit avoir en plus de ses compétences de bases, un vrai esprit d'entrepreneur, être rompu aux méthodes marketing, et avoir au moins un des bases en dramatrugies. Rien que ça ! ~_^

  36. Ecrit écrit le 5 août 2012 à 14:35

    @Fabrice, Pierre-Antoine, 007 : merci de débattre avec passion. Je me permets juste d'apporter un peu de mon expérience à certains jugements :

    – Un "financier" peut très bien comprendre et servir les besoins de ses collègues que ce soit en termes de contenus ou de stratégie de vente (clin d'oeil à mes anciens camarades d'HEC qui excellent dans ces fonctions, et notamment au contrôle de gestion souvent méprisé) et un manager peut être excellent même s'il n'a pas l'expérience de terrain de l'équipe qu'il encadre. L'expérience est un plus, mais un bon manager peut obtenir des résultats sur n'importe quel sujet -c'est son boulot de raccrocher sur la connaissance qui lui manque et de l'acquérir sur un temps court (comme pour tout, il existe des techniques professionnelles pour cela). Il ne viendrait à personne l'idée de reprocher à un réalisateur son manque de maîtrise des micro omni-directionnels de son ingénieur du son par exemple ;

    – L'inverse est aussi vrai : un scénario est un document technique tout autant qu'artistique, un scénariste pro doit un minimum garantir sa faisabilité et son budget (cf. le commentaire de Cédric sur savoir écrire pour un budget). Pour ceux qui ne souhaitent pas intégrer la dimension industrielle à leur travail, il faut s'orienter vers l'écriture romanesque ;

    Les scénaristes ne sont ni des saltimbanques (cf. les théories de l'art pour l'art), ni des financiers en soi… Ils ont un cerveau droit et un cerveau gauche comme tout le monde. Ils doivent être capable de comprendre l'environnement économique dans lequel ils évoluent et proposer des projets originaux qu'ils auront marketé au mieux pour y correspondre. Qu'en pensez-vous?

  37. Anonyme 007 écrit le 5 août 2012 à 15:05

    Cher Pierre-Antoine, je ne "réduis" pas la crise de la fiction française à un problème d'état d'esprit, le nombre de mes commentaires (et parfois malheureusement aussi leur longueur), devrait (j'espère), vous faire entrevoir des réflexions de ma part qui ne se bornent pas à ça. Il n'en demeure pas moins (et je parle d'expérience, et pas seulement pour le secteur télé), que c'est un des facteurs humains qui fait qu'un secteur en crise (c'est le cas de la fiction française, il me semble) arrive à réagir à un constat général, à en tirer les conclusions qui s'imposent et à prendre un parti clair et novateur; à ne pas seulement déplorer ses faiblesses mais à se concentrer sur ses forces; à s'y tenir, à ne pas faiblir à la première tempête (audience en berne, par exemple): ce qui s'appelle tenir un cap. Pour ce qui nous concerne, développer des séries populaires Et novatrices, addictives et touchantes à la fois. Avec des succès d'audience ET critique, pour pouvoir parler un jour de "grandes séries françaises" comme on ne s'étonne pas de le faire pour un grand nombre de séries étrangères. Comme tout passionné de fiction au sens large, et de fictions télé en particulier, j'essaie de comprendre les tenants et les aboutissants du système.Son amélioration possible. Je réfléchis, je cherche, j'émet des hypothèses, j'essaie de les frotter à la réalité, pas seulement à la théorie. Comme praticien de fictions diverses (télé, mais pas seulement), je rencontre des personnalités souvent passionnantes mais aussi des réflexes, des habitudes, des corporatismes. Plus généralement, je ne vous apprendrai rien si je vous dis que le monde de l'entreprise n'est pas forcément l'endroit le plus audacieux qui soit (au sens de prises de risque calculées, j'entends, et là encore, les exceptions existent, bien sûr; mais elles sont rares). Le secteur de la télévision n'y échappe sûrement pas, c'est un constat, corroboré par des rencontres personnelles, mais aussi par des discours publiques : assister ou chercher sur le net des compte-rendus de séminaires professionnels, écouter attentivement les propos sur l'avenir de la fiction française permettent de se faire une idée, justement, d'un état d'esprit globalement assez peu propice à la prise de risque créative (même si les choses semblent bouger parfois…mais lentement). Si vous trouvez des déclarations de décideurs/diffuseurs qui vont dans ce sens (je ne parle pas d'intentions générales langue de bois, mais d' éléments précis), faites les partager, ce sera avec plaisir. Ne vous méprenez pas sur mes intentions: Je ne demande qu'à voir confirmée votre "intuition qu'une impulsion devrait venir en priorité des diffuseurs" . Je l'attends même avec impatience…;-) (à suivre).

  38. Anonyme 007 écrit le 5 août 2012 à 15:29

    @ Pierre-Antoine (pour la suite du billet précédent… mais ça recoupe le commentaire de Julie que je découvre au moment de poster).
    (…) D'autre part, donc, cher Pierre-Antoine, me reprocher des propos simpliste quand vous résumez les créatifs en gentils-sensibles-doux rêveurs confrontés aux "méchants" financiers vus comme des Dark Vador de l'entertainment business est assez savoureux… Cherchez bien dans mes commentaires: vous ne me verrez jamais les résumer comme ça.

    Les créatifs impliqués dans le processus de création de séries télé sont avant tout des professionnels de la fiction, conscients des contraintes du genre (c'est une des bases du boulot: se frotter à TOUTES les contraintes qui régissent un projet de scénario, y compris bien sûr financières). Les voir tels que vous les résumez est une sympathique erreur de jugement (parce qu'elle est fréquente), ou plutôt une sorte de cliché qui, il est vrai, a encore cours…peut-être quand on ne connaît pas assez le processus "de l'intérieur" (aka, les mains dans le cambouis de la fiction).

    Pour en revenir au cliché du créatif simple "doux rêveur" ou "caractériel incontrôlable" (existe aussi en magasin), on rejoint le débat éternel effectivement de "l'art pour l'art" qui se confronte à "l'art et le business" au moins depuis les Romantiques du 19ème siècle…bien avant la fiction française, donc…;-) Mais ça reste en partie un stéréotype, qui perdure y compris parfois de la part de professionnels de la fiction, quelque soit leur fonction, parce que ça peut aussi un peu arranger tout le monde. Mais aussi permettre de tenir les créatifs à une place qu'on ne souhaite pas trop, jusqu'à présent, voir prendre de l'ampleur (et NON, je ne lance pas un autre débat sur la théorie du complot…;-) : être un décisionnaire créatif à part égale de responsabilité avec les autres décideurs. Ca s'appelle un "showrunner", est c'est une autre part des débats qui se développent en ce moment pour trouver peut-être une des solutions à l'amélioration de la fiction française.

    Il est d'ailleurs intéressant de voir s'exprimer des showrunners lors de séminaires ( références sur le net dont la série-documentaire "ShowRunners", passionnante, diffusée sur Orange Séries il y a peu). : ça valide clairement qu'un créateur de série n'est pas un doux rêveur…même si ça demande une production d'imaginaire assez considérable!

    Sinon, cher Pierre-Antoine, pour votre observation sur la nécessaire segmentation du secteur qui ne se limite pas à "la ménagère de moins de 50 ans", je suis assez d'accord avec vous…;-) C'est un constat déjà fait depuis un certain temps, par nombre de scénaristes d'ailleurs. Et là ça rejoint le débat du "tout fédérateur", ou pas. Avec ce que ça comporte comme part vision à moyen ou long terme, et comme stratégie.

  39. Pierre-Antoine Favre écrit le 6 août 2012 à 14:08

    @ Anonyme 007 : je vous rassure, loin de moi l'idée de pensée que votre propos est réducteur d'une manière générale, bien au contraire. Mon intervention qui vous fait réagir dépassait d'ailleurs par sa portée la stricte réponse à votre post du 1er août et ne visait donc pas entièrement celui-ci. Cette précision étant faite, je pense que nous aurons aucun problème à nous rejoindre sur le fonds et à poursuivre la discussion dans la bonne humeur 😉

    Ensuite, pour ce que mon discours a lui-même pu avoir de caricatural, c'était bien d'avantage pour la clarté de la démonstration que dans une quelconque volonté de sous-estimer la complexité du réel.

    Sinon, je vous rejoins volontiers sur le fait que les discours publics peuvent illustrer pleinement un état d'esprit "peu propice à la prise de risque créative", pour reprendre vos mots. L'état d'esprit dont il est question ici est-il une cause du phénomène, comme vous le soutenez, ou bien une manifestation de celui-ci ? Sans doute un peu des deux, c'est en cela que j'ai voulu réagir dans ce qui était à l'origine davantage un contrepoint qu'un démenti ou une opposition formelle à votre point de vue.

  40. Pierre-Antoine Favre écrit le 6 août 2012 à 14:45

    @ Fabrice O. : vous écrivez "Car l'un des problèmes à l'heure actuelle, tient du fait que le financier donne déjà son avis sur la qualité du scénario. (…) Qu'il demande des modifications au détriment de l'histoire et surtout pour satisfaire sa vision des goûts du public, là on est dans l'aberration." Peut-être me suis-je mal exprimé, mais c'est exactement ce que je voulais dire à travers ma formulation.

    Est-ce que la logique de gestionnaire est une idéologie qui s'ignore ? Oui sans doute, lorsqu'elle érige le pragmatisme en dogme de pensée. Mais sans tomber dans le dogme, elle retrouve sa légitimité comme dimension incontournable du projet. Ce qui laisse alors intact le débat de savoir comment elle doit s'articuler avec la dimension artistique.

    Après, le "drame" d'un financier pur jus est qu'il a tendance à voir les risques plutôt que les opportunités. C'est en cela que son tropisme mérite effectivement d'être contrebalancé par une vision entrepreneuriale.

    @ Julie : j'adhère à 100% à votre propos. Je me permettrai d'ajouter que le scénariste joue un rôle essentiel pour situer le projet dans un "marketing de l'offre" et non simplement dans un "marketing de la demande", en ce qu'il est force de proposition par excellence. Mais pour vous qui êtes avec Cédric les promoteurs du "High Concept", ai-je besoin de le préciser ? 😉

  41. Ecrit écrit le 9 août 2012 à 11:59

    @ Pierre-Antoine : :-D, tout à fait d'accord avec vous, merci pour vos commentaires instructifs.
    @ 007 : bien vu ! Je me demande s'il existe un vrai showrunnerTV français, pas à ma connaissance et vous?

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