Jusqu’à la garde : un film d’auteur français où on ne s’ennuie pas, c’est possible ?

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Les films d’auteur français me gonflent. J’en ai vu un, « Jusqu’à la garde » de Xavier Legrand (sortie le 7 février 2018) qui vient de faire un beau palmarès aux Césars. J’ai vu un chef d’oeuvre. J’ai voulu savoir pourquoi.

Dans ce film, l’auteur nous livre une situation qui a lieu tous les jours dans notre pays : une femme essaye de protéger sa famille de son ex-mari violent. Rien d’exceptionnel.

Léa Drucker (le protagoniste)

Autant le dire tout de suite, le pitch, bien fidèle à ce genre de film, ne me tentait pas. Je ne vais pas au cinéma pour voir un fait divers sordide, j’y vais pour rêver, c’est d’ailleurs pour cela que je suis passionné de cinéma. Et puis les drames où l’on ne sourit pas, c’est comme les comédies où il n’y a pas de drame, ça m’emmerde. Ajoutez à cela que tous les ingrédients chiants d’un film d’auteur français y sont présents : des plans interminables, des longs silences, l’absence de musique… Bref, il n’y avait aucune chance que j’en ressorte conquis.

Une leçon de cinéma avec une structure au carré

Pas si facile d’écrire un drama de nos jours, mais soulevons le capot de cette magnifique berline :

  • Un protagoniste principal : la mère.
  • Un second protagoniste : le fils.
  • Un antagoniste : le père.
  • Un déclencheur : le père obtient du juge la garde partagée du fils un week-end sur deux.
  • L’objectif et l’enjeu du protagoniste sont simples : se protéger du père, sans quoi il pourra frapper la mère et le fils à nouveau.
  • Comment ? (Voici l’annonce du plan, ce que nous appelons la tâche chez High concept) : en lui cachant l’endroit où ils habitent grâce aux mensonges du fils.
  • La crise arrive au moment où le père retrouve leur véritable adresse.
  • Le climax est efficace : le père force leur porte avec un fusil de chasse.
  • Le thème est la violence conjugale traité sur un mode thriller.
  • Le genre structurant est le drama (un genre particulièrement rémunérateur quand on sait bien l’utiliser, voir notre analyse de Flight).

La fiche technique du film est ainsi simple et claire. Bien que peu « originale », l’histoire est bien construite, ce qui la démarque déjà dans la sphère des drames d’auteur à la française.

Xavier Legrand (l’auteur-réalisateur)

Une caméra subjective pour explorer les codes du réel

L’auteur ne nous propose pas de voir le quotidien de cette famille déchirée, il nous offre la possibilité de nous y immiscer. On vit avec eux, on respire avec eux et on se retient de respirer avec eux.

Comment fait-il ? Il ne triche pas. Ici tout fait vrai, c’est la clé. Les personnages sont vrais. Il n’y a pas de méchants, pas de gentils, juste des gens qui souffrent. On devine qu’il a vu tout ce qu’il décrit. Il a fait un travail honnête. Il ne se moque pas de nous, il nous donne sa vision certes, mais une vision sincère, brute, pas ornée d’artifices. Ce film n’est pas prétentieux. On se sent respecté.

L’auteur dirige la caméra pour éviter d’avoir à diriger le spectateur. Tel un témoin invisible, elle s’invite dans l’intimité des personnages, mais avec discrétion, sans se faire remarquer, en regardant en dessous de la porte, lorsque l’aînée de la famille découvre qu’elle est enceinte, ou pardessus la baignoire, lorsque la femme et l’enfant se protège pour éviter un coup de fusil.

Ici, pas de plans trop rapprochés quand ils mangent des pâtes, on ne viole pas l’intimité des personnages, on est juste avec eux.

Une gestion de l’émotion

Des plans silencieux certes, mais parce que le silence en dit plus que tous les mots. Des plans longs certes, mais dans lesquels le temps est suspendu, pour laisser l’émotion s’installer, sans la forcer avec de la musique.

Le plan où le fils pleure de peur, dans la voiture de son père, ne doit pas être pollué par des mots. Le plan où il attend, allongé dans les bras de sa mère, en espérant que le père ne monte pas chez eux, ne doit pas être plus court.

Denis Ménochet (l’antagoniste)

Une maîtrise de la forme

Tout est juste : une structure solide, une réalisation sincère, le constat est simple, il n’y a aucune fausse note. Et pas seulement parce qu’il n’y a pas de musique.

Conclusion de l’expérience, le genre ne vaut que si l’histoire est bien construire. Xavier Legrand m’a permis de prendre conscience d’une chose : l’art c’est la maîtrise de la forme. Et quand on ne maîtrise pas parfaitement cette forme, on ne fait pas une œuvre d’art.

Maintenant, je n’ai plus le droit de dire que je n’aime pas les drames d’auteur français, juste que j’en vois rarement des bien faits. Qu’en pensez-vous ?

Xavier INBONA, HC

comédien et romancier, Xavier à joué dans plus d'une trentaine de films. Son dernier roman « Pour toi » est paru aux éditions Harper Collins.
Auteur-réalisateur de courts-métrages, tous sélectionnés dans de nombreux festivals, il vient d'intégrer le groupe des treize réalisateurs choisis par Claude Lelouch pour participer à ses « Ateliers du Cinéma ».

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