La BD: un marché en crise et pourtant

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Tout le monde aime la BD en France : de 7 à 77 ans comme le veut l’adage. Les adaptations TV et Ciné (surtout aux US) sont légions, les nouveaux héros se multiplient tandis que les anciens fédèrent… Pourtant, à regarder de plus près les tirages et le profil des lecteurs, on peut se poser des questions sur la survie d’un genre populaire, certes, mais qui a du mal à faire vivre les libraires en France.


Comme le confirme une étude publiée par le site Du 9 intitulée Numérologie, édition 2011 : une analyse pertinente du marché de la BD en France, je vous propose d’en reprendre les principaux points qui m’ont grandement intéressés :

  • La BD subit un contexte difficile : érosion du lectorat, usure des grandes séries franco-belges, saturation du segment manga font que « pour la deuxième année consécutive, le top 50 des meilleures ventes établit un nouveau record à la baisse et souligne la fragilité du marché ».
  • Les chiffres du marché sont en baisse bien que toujours un peu surgonflés par rapport à la réalité : même si la fiabilité des chiffres donnés par les éditeurs —qui ont tendance à valoriser à la hausse leurs tirages, peut être mise en doute, il n’en reste pas moins que le segment du manga a terminé son installation sur le marché en 2008, et connaît un tassement depuis, dans un contexte de prix plutôt stables. Par contre, les ventes d’albums marquent un net recul en volume (après avoir culminé en 2007 —34 millions d’exemplaires selon Ipsos—, les ventes d’albums de BD reculent), compensé par une forte augmentation du prix moyen (20% depuis 2006), dont semble dépendre la majeure partie de la progression du marché.
  • Le marché aujourd’hui révèle un lectorat occasionnel et concentré sur un segment de marché, les hommes de 7 à 34 ans dont seulement 9% de lecteurs réguliers. C’est la réelle révélation de cette enquête : la bande dessinée ne serait pas « populaire » selon l’antienne connue, mais bien plutôt « une pratique relativement peu investie qui compte beaucoup d’occasionnels ».
  • La BD serait perçue comme un divertissement réservé à la jeunesse : quarante ans après la création de L’écho des savanes et l’affirmation d’une production résolument adulte, 40% des Français considèrent toujours que « les bandes dessinées sont surtout faites pour les enfants et les jeunes ».

L’explication de la chute de l’industrie serait à chercher du côté des auteurs paradoxalement ! Selon un rapport du ministère de la Culture sur la lecture de bandes dessinées en France : « en 2011, avec plus de 4800 nouveautés et nouvelles éditions, le nombre de titres de bandes dessinées publiés en France a augmenté de 5% par rapport à 2010, et a plus que triplé depuis 2000 ».Étant donné l’augmentation significative du prix du papier, la multiplication des maisons d’édition dédiées (le nombre d’éditeurs a presque doublé en dix ans), la baisse du lectorat, on comprend que le marché tout entier sature. Mais tout est-il perdu pour autant ?

  • La BD franco-belge a encore de beaux restes : même si les grandes séries classiques s’essoufflent (XIII, Largo Winch), elles tiennent encore le haut du pavé, et constituent une belle source de revenus pour leurs auteurs. La saisonnalité pour ce type d’ouvrage est marquée, avec une période de Noël prépondérante, « les seuls mois de novembre et décembre représentent un tiers des ventes annuelles ».
  • Un bel avenir pour les séries : garantie de revenus réguliers pour un auteur, une série est aussi une nouvelle façon de fidéliser les lecteurs. Walking dead est un bon exemple de la montée en puissance de ces formats qui rebutent parfois les libraires spécialisés dans l’Album.
  • Vive le roman graphique : « depuis 2004, le nombre de sorties annuelles a été quasiment multiplié par trois, passant d’environ 150 à plus de 500 titres en 2010 ». En sept ans, le segment du roman graphique s’est imposé dans le paysage de la BD même si aujourd’hui, le genre est encombré. L’arrivée massive des grands éditeurs sur le segment (comme la collection Shampooing chez Delcourt, dirigée par Lewis Trondheim ou la collection Bayou chez Gallimard Jeunesse, sous la houlette de Joann Sfar) fait qu’ils représentent aujourd’hui la moitié de la production du segment. Mode ou tendance longue durée, l’orientation actuelle favorise la concentration sur quelques titres qui tiennent le marché.
  • Reste enfin la question du numérique : le potentiel semble important même si la révolution numérique n’a pas eu lieu. « Aujourd’hui, l’économie de la bande dessinée, c’est le papier. Mais demain, il est probable qu’une partie du papier migre vers le numérique. On ne sait pas de quoi demain sera fait et la raison serait d’attendre » nous dit Emmanuel de Rengervé, délégué général du Syndicat national des auteurs compositeurs (SNAC). Le modèle économique n’existe pas même si le numérique fait beaucoup parler (Delcourt compte par exemple quelques 150 références sur l’ebook store). Alors, numérisation à l’identique ou utilisation du web comme outil d’écriture, la question reste ouverte. Ce qui est sûr c’est que quelque chose est en train de se passer.

Pour conclure sur cette étude intéressante, il suffit de voir le dynamisme des éditeurs pour comprendre que le marché n’est pas sous perfusion. Il y a bien des amateurs de BD pour découvrir des titres repackagés, ou des intégrales. La dernière tendance des éditeurs est d’ailleurs de capitaliser d’abord sur des marques, Les grands maîtres du manga chez Kana avec la collection Sensei en constitue une bonne illustration. L’augmentation forte (exponentielle, même) du nombre d’œuvres disponibles est-il alors un indicateur de bonne santé, ou l’annonce de la fin ? Qu’en pensez-vous ?

5 comm. sur « La BD: un marché en crise et pourtant »

  1. Anonyme écrit le 10 août 2013 à 22:23

    Ne serait-ce pas tout simplement le marketting qui est à revoir? Ainsi que le système de distribution des livres. En tant que lecteur occasionnel et ne m'intéressant pas plus que ça au marché bd, je n'ai jamais était atteint par une quelconque publicité pour m'inciter à venir acheter ou découvrir une bd. Donc il y a encore des lecteurs comme moi à venir trouver et à exploiter. Ensuite, par rapport aux livres qui sont proposés, on ne trouve pas toujours les tomes qu'on souhaite acheter.

  2. Anthony Philippeau écrit le 11 août 2013 à 13:00

    je connais quelques artistes faisant de l'auto-éditions,
    cela leur permet de rester assez indépendant, de gérer eux même leur projet comme ils l'entendent, et toutes les critiques constructives des lecteurs leurs sont adressés sur un site personnel en commentaire. On a parfois besoin de presque rien, un scanner, une feuille, un feutre pour avoir assez de contraste rapidement, le minimalisme en matériel et l’efficacité est possible : )

    exploiter la Bd par internet est très intéressant, ça permet d'attirer plus rapidement les gens, vu que si lire une Bd sur un blog par exemple : est gratuit, on peut savoir si ça plait. Et si le résultat est positif : l'auteur peut alors s'interroger pour aller plus loin et se vendre. Sommes nous encore nombreux à chercher la bd qui nous fera plaisir en allant au magasin ? Certains vont préférer la facilité et chercher sur internet. Mais bon, à conditions d'avoir un ordinateur, internet, et puis du courant !! et aussi une maison :0)

    Anthony, dessinateur de bd autodidacte

  3. Ecrit écrit le 11 août 2013 à 13:54

    @Anon: Bien vu. Effectivement, le marketing soutient les cibles jeunes adultes sur les produits phares et délaisse les autres types de lecteurs. Encore une stratégie court terme qui risque de faire des ravages sur le long terme.

  4. Anonyme écrit le 12 août 2013 à 19:58

    Très bon résumé.
    Je pensais qu'après le sucées de Persépolis, la bande dessiné n'étais plus perçu comme un sous genre réservé aux aux ados et enfants. A priori je me suis trompé.

    J'en profite pour demander si le format d'un scénario de bande dessiné est le même que celui d'un film?

    J'ai vu que plusieurs scénaristes de bd l'étaient aussi dans le domaine des jeux vidéos, est ce qu'il y a un lien au niveau de la construction de l'histoire ou juste le hasard?

    Merci pour cette article

  5. Ecrit écrit le 8 septembre 2013 à 12:30

    @anon: L'écriture BD s'appuie sur les mêmes règles de dramaturgie qui conviennent au cinéma. Autrement dit, il faut avoir les mêmes connaissances de départ, puis se spécialiser pour que le livrable de fin soit exploitable (écriture par case) par un dessinateur. Je laisse Cédric (qui a une formation au story board) commenter pour plus de précisions.
    De même, l'écriture des jeux vidéos, bien que non linéaire, s'appuie sur les mêmes règles de dramaturgie que la BD ou le cinéma. Il n'est donc pas étonnant que des passerelles existent entre ces différents mode d'expression. Merci de votre intérêt.

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