Les clefs du storytelling Pixar

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La vraie star chez Pixar, c’est l’histoire ! Bien que leur technique d’animation tente de voler la vedette, l’art de la narration, le storytelling de Pixar est bien la clef de son succès.

Qu’on ne s’y trompe pas. La révolution technologique qu’a conduite Pixar avec une élaboration d’animation en images de synthèse toujours plus pointue est bien sûr une avancée extraordinaire pour le dessin animé. Mais ce qui reste au cœur du projet de Pixar, ce qui rend ses films uniques, c’est bien l’histoire! Et c’est le directeur artistique de Pixar lui-même – connu pour sa collection de chemises hawaïennes, qui le dit:

« Ce n’est pas la technologie qui divertit le public. Ni aucun médium en particulier. C’est ce que vous en faites qui compte. Et chez Pixar, nous sommes avant tout attachés à l’histoire. Raconter une belle histoire avec des personnages solides. »
John Lasseter.

Alors que sort ce 29 novembre Coco, je vous propose un retour sur ce qui a fait la success story de Pixar.

Révolution technologique

Véritable pionner dans le dessin animé en images de synthèse, Pixar est maître dans l’animation numérique. C’est grâce à l’évolution technologique du Pixar Renderman, le moteur de rendu 3D photo-réaliste de la maison, qu’a pu autant avancer l’industrie de l’animation. L’automatisation du coloriage d’abord, puis la motricité des sujets, jusqu’au très pointilleux mouvement des cheveux et des vêtements, la prise en charge du dessin par les logiciels est un challenge de plusieurs années pour chaque étape. Comme en attestent leurs scores au box office et leurs 22 oscars, le public est conquis. Mais peut-être pas pour les raisons que l’on imaginerait.

L’art du récit

Pixar fait de la simplicité de leur histoire une marque de fabrique de la maison. Épuiser par un milking continu le potentiel de très peu d’idées, valoriser l’ordinaire, partir des réactions et points de vue des personnages, travailler l’art du contre-pied et structurer au plus efficace avec un déclencheur / un développement / une fin: autant de notions simples (et pas pour autant faciles!) qu’on retrouve dans tous leurs films.

Pour optimiser leurs récits, les studios ont développé toute une industrialisation de l’écriture et de la créativité. Afin de pouvoir proposer un projet très solide et construit d’emblée, les auteurs observent des règles de récit claires. Sur cette démystification de l’écriture, Pixar et High Concept se rejoignent: l’industrialisation – ici un dispositif de création particulier et le recours à des techniques établies – accompagne l’acte créatif, le structure. Et tout cela réside en une clef majeure: le travail.

Les techniques

De manière plus ou moins formelle, les studios communiquent largement sur leurs techniques.

En 2012, la story-boardeuse Emma Coat avait secoué la twittosphère en postant les 22 règles d’écriture qu’elle retenait de ses cinq années chez Pixar. Mélange de préceptes d’écriture, d’exercices et de trucs et astuces de scénaristes repris et complétés depuis par les scénaristes de la maison. Voici les clefs « construction » de ce storytelling Pixar qui font écho à la méthode High Concept.

1. On admire plus un personnage pour ses efforts que pour ses réussites.

3. Définir un thème est important, mais vous n’aurez conscience de ce que traite votre histoire qu’après l’avoir écrite. Une fois que vous l’aurez compris, ré-écrivez.

4. Il était une fois ____. Tous les jours, ____. Un jour, ____. À cause de cela ____. À cause de cela ____. Jusqu’à ce que, finalement, ____.

5. Simplifiez. Restez synthétique, centré. Combinez les personnages. Évitez les détours. Vous penserez y perdre, mais vous en serez libéré.

6. Quels sont les points forts de votre personnage ? Sa zone de confort ? Mettez-le face à ses faiblesses, dans la situation la plus inconfortable pour lui. Posez-lui des défis de taille. Comment va-t-il s’en sortir ?

7. Définissez votre fin avant d’entamer le développement. La fin est vraiment difficile. Il vous faut l’affronter en priorité.

8. Finissez votre histoire, même si elle n’est pas parfaite. Dans un monde idéal, elle serait parfaite, mais mieux vaut continuer à avancer. Vous ferez mieux la prochaine fois.

11. Coucher sur le papier une idée vous permet de la poser. Si elle reste dans votre tête, cette idée parfaite ne sera jamais partagée avec quiconque.

16. Quel est l’enjeu ? Donnez au spectateur une raison de soutenir le personnage. Qu’arrive-t-il s’il échoue ?

19. Les coïncidences sont super pour mettre les personnages en difficulté. Elles sont interdites pour les en sortir!

22. Quelle est l’essence de votre histoire ? La manière la plus économique de la raconter ? Si vous le savez, commencez par là.

Autre exemple, Michael Arndt, le scénariste de Toy Story 3, donne dans cette vidéo (en anglais) les étapes schématiques d’un bon début, le 1 de notre méthode 1-2-3 :

Plus officiellement, les techniques Pixar sont dispensées dans « Pixar in a Box ». Depuis 2015, en partenariat avec la Khan Academy, Pixar propose une série de tutoriels vidéos disponible sur internet allant du calcul des contours des formes aux principes du storytelling.

Cadre économique et liberté artistique

De sa préhistoire chez Lucasfilm Ltd à Disney en passant par les mains de Steve Jobs qui lui donne son nom, impossible d’oublier que Pixar appartient à l’industrie cinématographique et que profit est mot d’ordre.

Avec un mode de création aussi onéreux qu’est celui de l’animation en images de synthèse, impossible d’envisager des scènes en extras. Impossible donc de procéder comme pour un film en prises de vue réelles. Là où le film traditionnel se construit en trois étapes (entendez : écriture, tournage, montage), le film en images de synthèse doit tout miser sur le scénario. Pas de changement de dialogues à la dernière minute! Voici pourquoi la priorité est mise sur le récit.

Assurer la sécurité de ses auteurs

Le fonctionnement Pixar / Disney

Dès leur collaboration avec Disney et même après leur rachat pour 7,4 milliards de dollars en 2006, les studios Pixar exigent une chose: l’indépendance artistique. Les investisseurs et promoteurs restent à la porte. Ils n’ont pas voix au chapitre quant aux choix des films et leur réalisation. Les grands manitous sont: John Lasseter, connu pour Toy Story ou Cars et ses chemises hawaïennes donc; Andrew Stanton, réalisateur du Monde de Nemo et de Wall E; Pete Docter, Monstres et Cie et Là-haut; Bob Peterson, co-réalisateur de Là-haut; Lee Unkrich, scénariste de Toy Story 2 et Brad Bird, Les Indestructibles et Ratatouille.

Un dispositif de travail spécial

Ainsi, un cadre de travail très rassurant et inédit dans le milieu a été établi. Non sans rappeler les studios de l’âge d’or hollywoodien, ici tout le monde travaille au siège, le Pixar Campus à Emeryville, et scénaristes, réalisateurs, techniciens sont salariés. Loin de nous l’image romantique de l’auteur isolé créant son œuvre dictée par son génie et modulée par l’humeur capricieuse de son inspiration. Les studios comptent près de 800 employés et le célèbre atrium au milieu du building symbolise le dialogue recherché entre les équipes. Chacun développe plusieurs films en même temps et peut travailler à ses projets personnels avec le matériel du Campus, en-dehors de ses heures de contrat bien sûr.

Ce dispositif organisationnel typique de l’industrie structure un environnement dans lequel la créativité peut s’exprimer. Dirigés par des directeurs artistiques et non par des producteurs, les employés Pixar sont stimulés et compris. Studios au service du réalisateur, ici, on ne dit pas « non » à un projet, mais « comment le faire ? ». La force de Pixar est de savoir prendre soin de ses talents, qui ayant conscience de disposer de tout ce dont ils ont besoin pour parvenir au meilleur résultat excellent.

Leur arme secrète: travail, travail, travail et temps. Le scénario est plus que jamais le cœur d’un film Pixar. C’est ainsi que les scénaristes développent parfois sur une dizaine d’années leurs projets. Beaucoup de réunions sont organisées pour partager leurs idées. Quand un projet est lancé, les studios notent une période moyenne de cinq ans pour sa création, dont trois ans et demi sont consacrés à l’écriture.

Les limites d’un système ?

Si le portrait a l’air idyllique, John Lasseter témoigne ouvertement de la souffrance inimaginable dans laquelle peut le plonger ce long accouchement des idées. En effet, ce dispositif a toutefois un coût démentiel qui impose la réussite au box-office et met une pression forte aux équipes.

Avec des coûts fixes très élevés et des coûts de développement de logiciels toujours plus forts, à moins de 200 millions de dollars de recettes par film aux États-Unis, ils ne sont pas rentables. Aussi, pris au piège de leur réussite, l’exigence du public nécessite de sortir un film toujours mieux que le précédent. La crainte de certains auteurs aujourd’hui c’est que cet impératif du mieux paralyse leur créativité. Pour d’autres, cette escalade est une contrainte stimulante, une mise en compétition comme une autre.

Coco sort le 29 novembre 2017. Les Indestructibles 2 est prévu pour juin 2018 et Toy Story 4 pour juin 2019.

Pour aller plus loin

Envie de travailler vos techniques d’écriture et de créativité ?

Tout connaître sur le fameux milking ?

Valérie MAUREAU, HC

Scénariste et consultante en dramaturgie, Valérie accompagne des auteurs de tout univers. Collaboratrice artistique de la metteure en scène et réalisatrice Cristèle Alves Meira pendant dix ans, sa large expérience de l'écriture scénique l'a amenée à travailler au PS122 à New York ou en Suisse avec la compagnie Marielle Pinsard avant de revenir s'installer à Paris. Elle écrit en ce moment un projet de série pour la télévision et une série radiophonique.

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