MIPCOM, le renouveau des séries… françaises?

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Lors des marchés internationaux de vente de programmes audiovisuels comme le MIPCOM qui rassemble les professionnels de la fiction et des autres formats TV, toutes nationalités confondues, un premier constat saute aux yeux : les producteurs français de fiction se font désormais distancer par des nouveaux entrants dynamiques aux séries tv originales et addictives comme les pays nordiques ou Israël.


En effet, les producteurs / distributeurs / diffuseurs français achètent beaucoup de formats étrangers et notamment US mais n’ont à vendre pour leur part qu’une faible variété de produits, ayant en stock pour la plupart des formats difficiles à exporter (séries feuilletonnantes, mini-séries, téléfilms cf. la faiblesse structurelle de nos exportations), ce qui retarde d’autant l’industrialisation de notre filière audiovisuelle.
Dans le détail, voici ce qu’ils ont à vendre :

  1. Les téléfilms.
    Jusqu’à 2005, le TÉLÉFILM français était le format roi, même nos séries étaient formatées avec des épisodes de 90 min., autre façon de faire de l’unitaire reconductible avec un héros unique. Doté d’une image négative, considéré comme le « parent pauvre » du septième art, ce format peu exportable car unitaire, reste aujourd’hui important dans notre culture télévisuelle et occupe encore quelques 20% des grilles toutes chaînes confondues, situation inexplicable pour la TV américaine par exemple qui elle a investi en masse dans les formats sériels (beaucoup plus rentables en termes de fidélisation de l’audience sans parler de leur modèle économique cf. les spécificités du marché US de fiction décrites dans notre cours).

    Ainsi, notre plus gros diffuseur de fiction (France Télevisions qui produit presque la moitié de la fiction française) en est très friand. France 2, première chaîne de fiction française, a même récemment communiqué sur sa volonté de maintenir 40% d’unitaires dans ses grilles (cf. les 4 vérités à connaître pour vendre vos projets de fiction française), soit 40% de produits qu’elle ne pourra de toutes les façons pas exporter ou très peu.

    À l’inverse de cette stratégie, la série qu’elle ait été déclinée sous différentes variations, est le format roi vendu par les Américains et les autres à leur suite :

  2. Les one hour drama.
    Les grands networks US, le Royaume Uni, l’Allemagne et les autres pays émergeants en fiction à leur suite (pays scandinaves, Israël, etc.) n’ont pas hésité à investir en masse sur la série (cf. notre billet retraçant l’histoire des séries US), notamment sous sa forme que l’on appelle bouclée en 45 min (le minutage pouvant varier en fonction des coupures publicitaires propres à chaque pays). Ce format permet une grande récurrence lorsque l’audience prend. Produit par grappe de vingt et quelques épisodes par saison en moyenne aux US, moins en général ailleurs, c’est le type de série qui est le plus exporté car les épisodes autonomes font la joie des programmateurs qui peuvent les diffuser dans différents ordres en mélangeant inédits et rediffusions. Ce format repose sur une structure type en quatre actes (cf. notre cours pour apprendre à l’appliquer grâce à la technique du breakdown). Ces séries sont les navires amiraux de la flotte US de fiction par exemple, reines des grilles TV que l’on retrouve sur nos écrans : des Experts, à Mentalist en passant par Esprits criminels, Cold Case, Castle, NCIS, etc.
    Elles permettent de forger un grand nombre d’épisodes tout en fédérant des cibles larges. Ce sont elles qui permettent d’ailleurs de financer toutes celles qui ne fonctionnent pas (soit plus des deux tiers de la production US par exemple).

    En France, nos séries produites par grappe de 6 ou 8 épisodes font ainsi figure de naines industrielles. Elles ne permettent pas de satisfaire les quotas des chaînes étrangères en matière d’achat de programmes, ce qui explique la faiblesse de nos exportations. Quand on sait que dernièrement, seules 4 séries françaises ont réussi à s’imposer sur plusieurs saisons (Profilage, Camping Paradis, Fais pas ci, fais pas ca et Un village français), on comprend pourquoi notre industrie de fiction ne décolle pas : nous n’avons pas grand chose à vendre et quand nous faisons des séries, nous devons attendre plusieurs années pour bien les vendre sur les marchés internationaux comme le MIPCOM.

  3. Les feuilletons.
    On parle maintenant de « séries-feuilletonnantes », pour exprimer le fil rouge qui se poursuit d’un épisode à l’autre, particulièrement efficace pour fidéliser le téléspectateur. À la mode en ce moment, elles constituent l’essentiel des productions des chaînes câblées et à abonnement US qui pour se distinguer de leurs rivales hertziennes, détournent les codes de la structure bouclée traditionnelle (cf. l’un de nos billets qui montre que The Americans est écrit avec les mêmes techniques que… Deux flics à Miami.).

    Modèle repris particulièrement par Canal+ et ses séries de prestige, nos séries feuilletonnantes ressemblent parfois beaucoup trop à des films coupés en morceaux (cf. les Revenants) où la trame s’épuise au fur et à mesure des épisodes ainsi que les audiences. Moins vrai pour Les revenants (qui n’ont perdu que 100 000 téléspectateurs, soit 10%, de l’audience entre le premier et le dernier épisode), ce fut clairement le cas pour Ainsi soient-ils qui a perdu entre le premier et le dernier épisode, 400 000 téléspectateurs soit près d’un tiers de ses spectateurs. Or, ces séries devraient pourtant avoir toutes des courbes ascendantes (cf. leur objectif de fidélisation). C’est aussi l’une des raisons qui explique que beaucoup des séries produites par FTV ne sont pas renouvelées d’année en année (cf. Antigone 34, Clash, Trafics, etc.) et donc la encore, invendables.

  4. Les soaps.
    C’est la variante quotidienne mélodramatique de nos séries de prime time où la trame romanesque est développée spécifiquement pour les femmes au foyer (la fameuse ménagère). À l’origine, ce type de programme avait été conçu pour être diffusé entre 11h et 16h aux ménagères pendant que leurs enfants étaient à l’école. Ces séries sponsorisées par des marques de lessive (d’où leur nom) étaient très formatées, réalisées en studio au rythme d’un épisode par jour. Ces soaps, dont certains sont encore à l’antenne, Les feux de l’amour, Amour, Gloire et Beauté, ont été revisités récemment sur des cibles plus jeunes comme Gossip Girl ou 90210 (remake de Beverly Hills) qui se sont très bien vendus.

    En France, nous avons St Tropez (ex Sous le soleil) qui vient de retrouver une nouvelle jeunesse (l’une de nos séries les plus exportées), les Mystères de l’Amour et bien sûr Plus Belle la Vie, la seule à s’être réellement imposée aux Français, les autres bénéficiant d’audiences marginales sur la TNT. D’ailleurs, PBLV représente à elle toute seule plus de 15% de notre production nationale de fiction. Imaginez le retentissement si la France pouvait produire plusieurs séries de ce type de fiction, nous n’avons d’ailleurs jamais retrouvé le pic atteint en 2008 lorsque TF1 et France 2 se battaient pour imposer leur soaps respectifs, Seconde Chance contre Cinq soeurs. Or, là encore, ce n’est pas ce format qui a fait parler de lui au MIPCOM cette année…

  5. Les mini-séries.
    Ce sont des « fictions de prestige », des séries contenant un petit nombre d’épisodes et donc à coûts élevés. Aux Etats-Unis, elles ont été employées par les chaînes à abonnement comme HBO ou d’autres networks pour des opérations spéciales mettant en valeur des stars ou un événement national. Très marginales, elles servent surtout d’opération de communication et sont rarement présentées au marché des programmes.

    En France, elles ont été pléthores et servent pour certaines adaptations constituant une sorte de téléfilm à rallonge surtout produit et diffusé par le service public. On pense aussi à Résistances annoncée par TF1 avec Isabelle Adjani. Devenues trop coûteuses pour des audiences molles, elles ont tendance à se raréfier (heureusement ?). Là encore, ces formats sont particulièrement difficiles à vendre.

  6. Les sitcoms.
    Issue de la contraction de l’expression « Comédie de situation », tournées en studio dans des décors récurrents, les sitcoms américaines représentent l’ensemble des séries comiques et une part importante de la production US de fiction. C’est d’ailleurs là-bas le seul format pour aborder la comédie en série. Les séries comme Friends, How I met your mother et plus récemment, Modern Family, Big Bang Theory, font partie des hits de chaque grand network (cf. le line up des networks pour 2013-2014 ainsi que la suite des upfronts 2013).

    En France, le genre a été beaucoup exploité dans les années 1980 et 1990 par AB productions (Salut les bronzés, Les filles d’à côté, Premiers baisers, ou encore Hélène et les garçons) et est devenu ringard malgré un certain regain actuel. Dommage, c’est bien le seul format qui permet de faire de la comédie vraiment drôle… La encore, seule Canal+ est au rendez-vous avec Platane, Working girls, etc. D’ailleurs, c’est l’un des formats sélectionnés à la 41ème cérémonie des International Emmy Awards. Il y a 36 nominés dans 9 catégories, représentant 19 pays. Pour la France, seule Canal+ se distingue avec 2 nominations.

  7. Les shortcoms.
    Absentes des grilles US, ce type de format est devenu un rendez-vous régulier humoristique en France (et occupe 20% de nos grilles) avec une spécificité qui programme des épisodes de 5 à 7 min. par tranche de 26 min. Concoctées pour l’access et pour lancer le JT, elles ont le vent en poupe grâce à la souplesse de leur modèle économique (réduction de coût, grosses audiences et exports étant au RDV). Compilation de sketches, elles nécessitent aussi moins de développement (cf. les commentaires d’un billet consacré à la rentrée 2012 et qui a dénoncé certaines pratiques déloyales autour de ces formats) et s’exportent gentiment. La tendance est à la hausse.

  8. Les coproductions internationales.
    Spécialités françaises et européennes, elles permettent à nos chaînes de se faire plus grosses que le boeuf et d’être partenaires de séries produites pour l’export avec les standards de production américains. Canal+ (la plus investie dans ce type de fiction travaille sur une dizaine de projets et y consacre les 2/3 de son budget). Les autres TF1, FTV, M6 et ARTE se sont aussi laissées appâter et acceptent de rogner sur leur contrôle éditorial en échange d’une promesse de gains à l’export : Borgia, coproduite par Canal+ s’est vendue dans plus de 50 pays, Jo, coproduite par TF1, malgré ses audiences françaises décevantes, a trouvé acquéreur dans pas moins de 140 pays. Écrites et tournées en anglais souvent à l’étranger, ces séries impliquent rarement des savoir-faire français. Financées entre 400 et 700k€ l’épisode, les chaînes mettent au final beaucoup moins (la moitié en général) que ce qu’elles auraient dû mettre sur un projet franco-français et peuvent s’approprier les résultats de savoir-faire qu’elles n’ont pas elles-mêmes réussi à développer. Un vrai cercle vertueux… pour les chaînes et les producteurs, moins pour les auteurs et techniciens français qui ne peuvent de fait, travailler sur ces projets.

Nous voyons ainsi comment se décomposent les produits vendus au MIPCOM :

  • 50% de notre production ne trouvera jamais preneur (cela concerne les téléfilms, mini-séries et séries produites sans suite).
  • Le reste (formats courts, coproductions, soaps et les quelques séries de référence en majorité produites par Canal+) ont peut-être une chance.

Il est ainsi pénible de constater que presque la moitié de notre production de fiction est faite à côté des bons formats qui aideraient à la développer pourtant. Comment expliquer que certains diffuseurs s’acharnent à produire des formats chers, peu rentables qui ont été en plus ringardisés avec l’introduction des séries US.
En se rabattant sur les formats courts et les coproductions, nos décideurs n’aident cependant pas la filière à acquérir les savoir-faire essentiels qui lui manquent. Espérons que ce MIPCOM ne soit qu’une étape dans ce processus.

3 comm. sur « MIPCOM, le renouveau des séries… françaises? »

  1. stephane écrit le 16 octobre 2013 à 15:25

    À part "salut les bronzés" (héhé, c'est sympa comme nom aussi, mais les Musclés n'étaient peut-être pas de ce niveau) , très très bon papier.
    Je ne sais pas comment y réagir sans pleurer
    Peut-être en continuant à écrire, tout simplement.
    allez, "pas de destin, mais ce que nous faisons"…

  2. Anonyme écrit le 16 octobre 2013 à 17:11

    Merci pour cette article très instructif !
    j'ai aussi ressenti la trame s'épuiser au fur et à mesure des épisodes dans les Revenants, quelles sont les erreurs dans cette serie selon vous ?

  3. Ecrit écrit le 17 octobre 2013 à 08:14

    @anon: je vous renvoie aux commentaires du billet Fais pas ci, fais pas ça: le making of par E. Chain ou Cédric et moi vous donnons des pistes pour comprendre pourquoi les Revenants n'ont pas été structurés comme une série mais plutôt comme un long métrage coupé en morceaux.

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