Scénaristes US vs scénaristes français: quel statut est le plus enviable?

Sujet(s) abordé(s) :

Un récent sondage de la WGA rapporte une dégradation notable des conditions de travail des scénaristes américains : paiements en retard, réécriture gratuite, vols de projet, sont les réclamations les plus courantes. Explications.


Les recettes de l’industrie cinématographique américaine ont chuté de 12,6% en 2011 stagnant à environ 350 M$/film en moyenne, tandis que le recrutement d’auteur a baissé de 8,1% pour ne concerner plus que 1562 auteurs (source Variety). Si la grève de 2008 menée par la WGA pour rapatrier les recettes du marché digital alors en pleine explosion avait été assez efficace, qu’en est-il aujourd’hui pour le super syndicat qui a beaucoup de mal à imposer des conditions sécurisées de travail pour ses auteurs ? Le bras de fer avec les studios semble devoir se profiler à nouveau à la lecture des faits suivants : Le sondage a été réalisé entre février et mars 2012 sur près de 743 scénaristes affiliés à la WGA sur leurs conditions de travail en 2011 tant auprès de studios majeurs comme Sony-Columbia, Warner Bros, Universal, Paramount, Disney que sur des plus petits studios.

  1. Comparaison des conditions de travail en France et dans l’industrie hollywoodienne

  2. Les 3/4 des scénaristes US pensent que leur statut et leurs conditions de travail se sont détériorées ces dernières années. Les problèmes rencontrés les plus fréquents sont :

    • les demandes de réécriture non payées pour 70% d’entre eux,
    • les Sweepstakes Pitching ou Bake-offs pour 50% d’entre eux (pratiques déloyales courantes des Studios qui demandent à un ou plusieurs scénaristes de leur pitcher un film entier pour l’une ou l’autre de leur licence sans les payer, avec parfois réutilisation du pitch alors que le scénariste créateur n’a pas été choisi),

    • les retards de paiements pour un tiers d’entre eux,
    • les pre-writes pour 40% d’entre eux (pratiques déloyales des studios qui font écrire des traitements sur commande aux auteurs sans les payer),
    • le pur et simple vol de matériel ou de pitchs pour 35% d’entre eux.

    Ces pratiques sont-elles courantes en France en comparaison ?

    • Les forfaits d’écriture en France ne comprennent pratiquement jamais la réécriture, d’une part parce que nous en faisons beaucoup moins qu’aux États-Unis (un film d’un grand studio US en comprend en moyenne une vingtaine alors qu’en France, on s’arrête généralement à deux ou trois versions et jamais plus de cinq), et d’autre part parce qu’elle est considérée comme un dû de l’auteur.
    • De même qu’aux États-Unis, les pitchs français non payés sont monnaie courante (hors commande explicite) surtout pour les projets originaux, même s’il est plus rare d’avoir à écrire un traitement gratuit. La différence flagrante entre les auteurs américains et français se situent surtout ainsi sur la récurrence de ces pratiques déloyales qui deviennent presque monnaie courante aux US.
    • Si les débutants se font surtout avoir en France, les producteurs français amortissant leur risque sur des pitchs ou traitements gratuits, aux États-Unis, ce sont les pros confirmés qui doivent subir ce système.
    • Plus rémunérateur, le marché américain est aussi beaucoup plus dur, car plus concurrentiel. Aucun auteur n’est épargné et s’il veut durer dans l’industrie, il doit se plier aux règles non écrites du système, ce qui explique l’ambiance morose ressentie à la WGA ces derniers temps.

  3. Comparaison des problèmes liés aux commandes de pitch ou de traitement non payés
    • Un quart des scénaristes US rapportent n’avoir pas été rémunéré sur leur leave behind (un pitch écrit qui reprend leur pitch oral)
    • Lors d’une séance de pitch, il a été demandé à 75% d’entre eux de réécrire gratuitement (suite à des notes)
    • Ces demandes de réécriture de pitch ont été faites pour un tiers d’entre elles par le Studio directement.

    Que dire en comparaison avec notre situation en France ?

    • Les auteurs français sont plus rarement associés au pitch diffuseur, ce qui les protège en quelques sortes de ce genre de demandes. Néanmoins, il n’est pas rare que ce soit directement les diffuseurs qui demandent des modifications aux auteurs lorsqu’une convention de développement est signée. Nous voyons ici que les scénaristes américains sont associés systématiquement à la vente du projet et doivent donc développer de véritables qualités de pitch pour convaincre. Ils subissent donc de même une multiplicité d’allers-retours gratuits qui ne leur garantit pas pour autant d’être embauchés au final. Encore une fois, dans une industrie très concurrentielle comme l’est Hollywood, les Studios préfèrent souvent des yes men qui acceptent d’être corvéables à merci pour pouvoir être crédités et toucher les fameux residuals.
    • C’est le cas aussi en France où les diffuseurs font leur loi et les auteurs qui n’acceptent pas de faire les modifications demandées, sont éjectés sans ménagement. Notre industrie étant plus petite avec un nombre de clients limités, l’auteur est rarement celui qui a le dernier mot ! Pour vous exercer à rendre vos pitchs plus « catchy », n’hésitez pas à vous reporter au chapitre dédié de la formation high concept et travaillez le one liner de vos scénarios.

  4. Comparaison des conditions de travail à proprement dites
    • Il a été demandé à 50% des scénaristes US de commencer à travailler gratuitement sur un projet avant que d’être payés ;
    • Les scénaristes US n’ont en général qu’une version payée pour convaincre (pour un bon tiers d’entre eux), voire deux (pour un peu plus de 40% d’entre eux) mais rarement plus et d’ailleurs, même lorsque leur contrat prévoit deux versions, s’ils n’ont pas convaincus sur la première, ils sont le plus souvent virés.
    • De même, pour éviter de payer la deuxième version, la moitié du temps, il leur est demandé de réécrire gratuitement la première version (que ce soit leur producteur ou le Studio lui-même qui demande). Les petits studios demandent en général moins de réécritures (seulement 38%).
    • 50% des scénaristes US acceptent de réécrire gratuitement pour garantir leur relation de travail et garder leur emploi.
    • Un quart des scénaristes subissent des retards de paiement importants de la part des Studios.

    Que retenir pour le marché français ?

    • Sur un marché moins féroce car moins concurrentiel et avec une protection plus grande liée aux droits d’auteur, les scénaristes français ont normalement plus de chances pour convaincre que leurs homologues américains. Néanmoins, les clauses d’adjonction ou d’éviction d’auteurs se généralisent et il devient difficile de pouvoir être garanti à l’écriture d’un projet, même lorsqu’on en est le créateur (cela est surtout vrai pour les débutants qui sautent en général rapidement après leur première version quand on ne leur adjoint pas un co-auteur dès le départ).

Que retenir ?

Si l’on considère l’avance prise par l’industrie américaine, il semble ainsi inévitable à court ou moyen terme que les scénaristes français soient de plus en plus confrontés à ce genre de pratiques contre lesquelles le droit d’auteur français est encore un bon rempart.
Néanmoins, les différents amendements prévus pour le modifier et le rendre plus souple (notamment sur les clauses d’éviction, d’adjonction) ou affaiblir la position des créateurs de fiction originale (dont certains producteurs -les grands groupes audiovisuels pris dans des logiques d’industrialisation- voudraient bien se passer pour embaucher à leur guise des fonctionnaires serviles virables à l’envie) me font craindre un durcissement des conditions de travail pour les auteurs français.
En attendant, prions pour que les négociations actuelles entre auteurs, producteurs et diffuseurs ne tournent pas à notre désavantage. Qu’en pensez-vous ?
Pour en savoir plus sur la comparaison des conditions financières entre scénaristes français et scénaristes US, je vous renvoie à un article que j’ai écrit Scénaristes US vs. scénaristes français : les gains ne sont pas comparables.

9 comm. sur « Scénaristes US vs scénaristes français: quel statut est le plus enviable? »

  1. Fabien H. écrit le 26 juillet 2012 à 15:42

    Dans le même temps, si la situation des scénaristes américains ne va pas en s'améliorant, que l'industrie tire une gueule pas possible, que le ciné indé est en lambeaux et qu'on se plaint de la crise de la créativité à propos de la vague de suites, de remakes/reboots et d'adaptations, il est intéressant de noter que le marché des specs est, quant à lui, florissant.
    L'année dernière était déjà bonne, et 2012 surpasse les chiffres de 2011, à la même époque!

    Tendance ou coïncidence, quelques specs de juillet (Divorce Party en milieu de mois et Viral la semaine dernière) ont pour point commun d'avoir des scénaristes étrangers, basés ni à L.A, ni aux Etats-Unis.
    Le premier est écrit par un néo zélandais, et le second par un américain expatrié en Norvège. Lequel, pour avoir suivi le fil des évènements, a d'ailleurs réussi en moins de 6 mois, à écrire une nouvelle salve de specs, décrocher un bon manager, puis UTA, le tout en restant bien au chaud (enfin, au froid) dans un petit village reculé du pays des fjords, avant, bien sûr, de faire le déplacement pour le pitch, les réunions, et la vente finale. Comme quoi, les résolutions de la nouvelle année, quand on s'y met vraiment -et que dans le même temps, on ne laisse rien au hasard-, ça paye!

    Si les vétérans ont un peu de mal, les portes restent ouvertes et les nouveaux entrants plébiscités. Même si la première vente passée, ces derniers risquent fort de déchanter…

  2. Ecrit écrit le 26 juillet 2012 à 16:11

    @Fabien : vous avez bien raison. Le but est bien d'avoir aussi un jour un marché du spec en France, tout en conservant le droit d'auteur. Pari bien ambitieux, mais pas impossible !

  3. Anonyme écrit le 29 juillet 2012 à 13:01

    "…les pitchs français non payés sont monnaie courante.."
    Est-ce une antinomie ou du cynisme? Cordialement.

  4. Ecrit écrit le 29 juillet 2012 à 13:50

    @Anon : il est vrai qu'un pitch n'est pas payé par nature (c'est une étape commerciale pour l'auteur qui doit déclencher une commande ou pas). C'est pour cela qu'un pitch est en général court et ne donne à voir que les forces principales (la mécanique de base) du concept. Plus le concept est fort, plus il est accrocheur bien sûr, plus l'auteur a des chances de vendre … Mais comme dans tous les rapports de force, les producteurs et diffuseurs utilisent parfois leur prédominance pour faire passer pour des pitchs, des commandes déguisées (et donc non payées) où ils attendent dans le pitch plus seulement le concept, mais le synopsis entier déroulé (arches de la première saison par exemple, synopsis du pilote, etc.). Pour vendre, les créateurs français et américains sont ainsi quasi obligés d'assumer seuls le risque de développement. Dans le meilleur des cas, ils ont beaucoup travaillé en amont sans être payés et récupèrent de l'argent quand leur projet entre en production. Dans le pire des cas, ils ont travaillé pour rien et prennent en plus le risque de ne pouvoir vendre leur matériel (les mêmes producteurs peu scrupuleux ayant souvent fait travailler plusieurs autres auteurs sur le même sujet).

  5. Kocho écrit le 1 août 2012 à 22:11

    La grosse différence entre le système US et le système français est que le fait de demander des traitements non payés est aux USA considéré comme anormal et que les producteurs ne sont pas censé le faire (c'est une rupture de leur contrat négocié avec la WGA – donc théoriquement il est possible de se retourner contre eux, même si en pratique c'est rare parce qu'un scénariste procédurier ne trouve plus de travail). Je ne suis pas du tout d'accord que le droit français représente une protection quelconque contre les mauvaises pratiques. En fait elle les justifie souvent : "vous serez moins payés au départ parce que vous avez l'assurance d'un gros pourcentage après" (ce qui est un marché de dupe vu que nombre de projets ne se montent finalement pas… pas toujours à cause de la qualité du scénario, mais souvent à cause d'un changement de direction des diffuseurs ou d'un choix du producteur lui-même). Le droit d'auteur est une protection qui assure un pourcentage minimum et une certaine protection du droit intellectuel (et encore ce dernier point peut être contourné par un contrat), mais il n'est d'aucune aide pour un auteur en début de projet ou de carrière.

    Si je regarde les pratiques autour de moi, je dirais que les commandes (cinéma et télé) où on demande aux scénaristes de commencer à écrire sans être payés sont en France très largement supérieures à 50%. Certes, il est évident que les pratiques US vont aller en se détériorant (et j'ai cru remarquer une certaine amélioration du statut de scénariste en France pour le cinéma ces dernières années, mais c'est peut-être juste parce que j'ai bossé avec des gens plus honnêtes), mais il y a encore beaucoup à faire pour que les systèmes soient comparables en terme de confort et de respect (et j'ai eu ces deux dernières années à travailler des deux côtés de l'Atlantique)… Il est aussi des pratiques typiquement françaises qu'on ne verra jamais (ou en tout cas pas souvent) aux USA, comme d'imposer aux scénaristes de "donner" une part de l'écriture à un réalisateur qui n'a pourtant rien fait (pour que celui ci soit payé avant la mise en production, afin d'éviter de le salarier et utiliser l'aide à l'écriture pour cela, et autres complexités byzantines qui m'échappent un peu)…

  6. Ecrit écrit le 2 août 2012 à 10:33

    Bonjour Kocho, Le rapport de force que vous décrivez existe (et le contrat qui en résulte est souvent en défaveur des auteurs, hélas), mais je ne suis pas d'accord avec vous quand vous affirmez que le droit d'auteur en est la cause.

    Le copyright n'empêche pas les scénaristes US d'avoir les mêmes problèmes, bien au contraire.

    Pour qu'il y ait bras de fer, aussi désagréable soit-il, entre un auteur et un producteur, il faut qu'il y ait un équilibre des pouvoirs, même théorique (sinon croyez-moi, les producteurs ne s’embarrasseraient pas de négocier des contrats d'auteur, via un service juridique parfois très couteux). L'auteur français demeure ainsi à la table des négociations, quel que soit sa notoriété, parce qu'il possède en France un pouvoir énorme, qui s'avère être le plus important du monde en matière de création : un monopole d'exploitation total et automatique de son œuvre.

    Certes, quand on est un jeune auteur qui a faim, il est difficile, voire impossible, de refuser un mauvais contrat. Mais rien ne nous oblige à signer quoi que ce soit. C'est un choix que nous faisons, qui est l'expression d'un rapport de force, à un temps T, en fonction de l'offre et de la demande.

    Supprimer le droit d'auteur pour supprimer ce rapport de force, ce serait comme si un sprinter déclarait forfait aux J.O. pour s'éviter la difficulté de la course ou la potentielle humiliation de la défaite. Autrement dit : jeter le bébé avec l'eau du bain.

    A l'ère où la valeur ajoutée de toutes les industries du monde se concentre sur la propriété intellectuelle (sur ces vingt dernières années, le % du prix des voitures qui est alloué à la fabrication diminue, tandis que celui qui est alloué aux brevets ne cessent d'augmenter), notre monopole sur nos œuvres en énerve plus d'un… En tant que membre du conseil constitutif de la Guilde des scénaristes, j'ai d'ailleurs souvent entendu votre démonstration reprise par le syndicat des producteurs !

    Ils nous expliquent de même que le droit d'auteur français "n'est plus applicable" à l'ère du numérique.

    Ce faisant, ils font semblant d'ignorer que c'est le principe même de la Loi que d'être le reflet d'une idéologie plutôt que d'une réalité. (Cf. la loi sur le harcèlement sexuel, qui vient d'être reprise par notre législateur pour des raisons philosophiques, même si elle est difficilement applicable). Le droit d'auteur est ainsi notre héritage de la philosophie des Lumières.

    Je pense qu'aucun auteur de fiction n'a intérêt à lâcher quoi que ce soit sur sa propriété intellectuelle, même pour se simplifier la vie. (Sauf peut-être si c'est un scénaristes qui ne fait que de la commande…) En ce qui me concerne, ma stratégie est de développer ma carrière pour que ce rapport de force que vous décrivez soit un jour pleinement à mon avantage.

    N'est-ce pas l'objectif que l'on devrait tous poursuivre ?

    Cordialement,
    Cédric

  7. Fabrice O. écrit le 2 octobre 2012 à 10:14

    Une question me taraude. Est-il plus avantageux pour un producteur de travailler avec un réalisateur auteur ou cela lui coûte la même chose qu'avec un scénariste et un réal ?

  8. Ecrit écrit le 3 octobre 2012 à 15:14

    @Fabrice O : cela dépend de qui on parle. 2 inconnus coûteront aussi cher qu'un inconnu qui fait tout tout seul (c'est-à-dire pas grand chose, les gains ne seront pas substantiels pour un prod.). 2 stars ou une seule qui fait les 2 négocieront très bien les deux contrats. Les choses se compliquent quand il y a disproportion de notoriété entre le scénariste et le réalisateur. Comme il n'y a pas vraiment de scénariste star en France (qui ne soit pas réal. bien entendu), il y en a un qui est toujours moins bien payé : devinez lequel ? Après du côté production, mieux vaut prendre un scénariste pas connu (qui ne coûte rien ou peu) et un réalisateur connu pour gagner sur la facture globale. Cela n'engage que moi.

  9. Fabrice O. écrit le 3 octobre 2012 à 20:28

    Merci Julie !

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