Série française: les deux tendances de la rentrée

Sujet(s) abordé(s) :

Comme d’habitude à chaque rentrée audiovisuelle, on attend le Festival de la Rochelle pour savoir de quoi notre année fiction sera faite. Alors, quoi attendre pour 2014 ? La fiction a-t-elle fait sa révolution par des programmes ambitieux, des séries françaises innovantes, en un mot divertissantes ?


Il manque toujours des dizaines de M€ à France Télévision pour boucler son budget, TF1 est toujours accro aux Experts, Esprits criminels, Mentalist, etc. et autres séries US qui lui permettent de s’imposer encore comme la 1ère chaîne du PAF, M6 confond toujours fiction et format court, les désormais 23 chaînes de la TNT continuent toujours leur progression en limitant leurs investissements dans la création originale, etc. Bref, on prend les mêmes et on recommence ?

Les tendances de la fiction française de la rentrée 2013-2014

Selon NPA Conseil, un net recul des audiences de la fiction française est avéré sur nos écrans en prime time entre 2008 et 2012. Le nombre de fictions sur les chaînes historiques a baissé de 12% alors que les séries étrangères ont progressé de 23%. En revanche, en access prime time (18h-20h30) les volumes de fiction française ont augmenté de 6 %, avec un doublement pour les formats courts. Pas la peine de chercher longtemps, voici les deux grosses tendances de la rentrée.

  1. LES FORMATS COURTS :
    • La scripted réalité continue son petit bonhomme de chemin, surtout depuis que le CSA a autorisé les chaînes à la faire rentrer dans les quotas de création originale. Au nom de la vérité, Mon histoire vraie, Le jour où tout a basculé, Si près de chez vous dans des formats oscillant entre 13 et 26 minutes dédiées aux faits divers, leur permettent de garder en daytime leurs téléspectateurs à moindre frais. Pour mémoire, un épisode tout compris coûte aux environs de 40k€. Pour ce prix là, pas besoin de scénariste ou de réalisateur, place à l’impro et aux acteurs débutants ou tout simplement mauvais (quoique sans véritable scénario, qui peut briller ?).
    • Les shortcoms : raz de rentrée, elles occupent aujourd’hui 20% de notre production et sont en croissance (parions sur 1/3 de la production en 2013 ?), chaque chaîne misant sur ses stars pour les faire entrer au panthéon des records d’audience de la case d’avant JT. Oui mais voilà, nous frisons l’indigestion tandis que les producteurs et les diffuseurs, eux se frottent les mains…
      Sur M6, depuis trois ans, Scènes de ménage double ses audiences pour venir taquiner Plus belle la vie. Plus la peine d’aller s’embêter avec un soap (tous les projets ont été abandonnés sauf sur HD1) quand il est si facile de mettre en boîte des sketches.
      Nos chers voisins, En famille, Peps battent des records d’audiences et tout le monde est content. En plus, cerise sur le gâteau ça s’exporte et ça peut se délocaliser pour coûter encore moins cher à produire. Tout le monde s’y est mis, Silex and the city reste, La minute vieille part sur Arte, Que du bonheur sur NT1, VDM dérivée du site Vie de merde.fr ou Tu veux, tu veux pas ?, dernière née à venir où six célibataires parleront de leur dates (prononcez, day-te) ratées.
      Tout le monde en veut, en consomme. France 2 comme d’habitude à la bourre lance Parents Mode d’emploi et Y’a pas d’âge avec des stars pour assurer la mise au cas où.
      M6, de plus en plus gourmande, se targue de développer pas moins de dix formats courts. Pour les producteurs, ne cherchez pas à faire de l’entrisme, le monopole sur M6 est détenu par Alain Kappauf et sa société Kabo Productions qui a produit Caméra Café, Espace Détente, En famille, Scènes de ménage, et qui produira avec Thierry Ardisson Peplum une sitcom au temps de l’empire romain où un esclave affranchi est nommé premier consul par un empereur aussi psychopathe que Caligula. Jamel Debbouze de son côté sera aux commandes de La petite histoire, un format court sur les grandes figures de l’histoire de France et leur famille… Apparemment, les quelques gags montrés à la Rochelle n’ont pas vraiment convaincus…
      Bref, les fictions courtes ont encore de l’avenir : elles sont regardées par un public jeune, font de l’audience et élargissent le public devant le petit écran. Que demande le peuple ? Peut-être de vraies histoires…

    • Les Web séries et séries transmédia : phénomène en vogue mais dont les résultats économiques pour les créateurs comme les diffuseurs restent difficiles à mesurer. Comme il fallait s’y attendre, beaucoup de web séries sont mortes avant d’avoir pu toucher leur public (cf. le cours La web série : piège de débutant). Restent les déclinaisons de nos gloires nationales : Quand les parents sont pas là pour préparer au retour de Fais pas ci, fais pas ça, ou Inside Engrenages pour la série éponyme, l’aventure The Spiral pour Arte et d’autres. Le visiteur du futur poursuit sa belle aventure, la saison 4 (10×13′) a été annoncée au Comic Con. Bref, beaucoup de projets et peu d’élus (voir le classement sur dailymotion).
      Du côté du transmédia, cette année il faudra regarder vers Cut, une série tournée par Stéphane Meunier à St Denis de la Réunion qui sera diffusée sur France O à la rentrée. L’ambition est de faire un soap pour attirer les jeunes…
    • En parlant de soap : bien évidemment, Plus belle la vie en reste la représentante phare. En France, on préfère parler de feuilleton, pourquoi pas. HD1, comme promis au CSA doit y investir 13,5 M€ sur 3 ans (2013-2015). En 2013-14, ce seront donc 6,5 M€ (annoncés) qui seront alloués à des formats courts (cf. ci-dessus) et à un feuilleton quotidien en 26 min. qui devra être l’épine dorsale de la chaîne. Wait & see.
  2. LES COPRODUCTIONS INTERNATIONALES :
    • Les grands ratés de l’année dernière : force est de constater que la coproduction internationale, ça ne marche pas à tous les coups.
      TF1 avait mis le paquet avec Jo, la série construite autour de Jean Reno, mais même René Balcer (le showrunner de New York Police Judiciaire et New York Section Criminelle), n’a rien pu faire. Takis Candilis, son producteur l’a annoncé il n’y aura pas de suite pour Jo qui n’a pas marché sur les ménagères.
      M6 avait misé de son côté sur Le transporteur qui ne reviendra pas non plus : audiences décevantes, critiques atroces, bref, le film d’action (mal) décliné en série n’a pas séduit, pas étonnant que la petite chaîne laisse la (vraie) fiction aux autres…
      ARTE avait misé quant à elle sur ODYSSEUS dont les audiences en chute libre au fur et à mesure de la progression de la série, sont venues mettre un terme définitif à cette Odyssée en huis clos.

    • Des financements à la baisse : la chute des investissements publicitaires impacte automatiquement le financement de la fiction. Une baisse de 10% des sommes investies dans la fiction française a été remarqué de 2008 à 2012 selon NPA conseil et le CNC. Cette donnée n’a pas empêché le phénomène des coproductions de perdurer : moyen économique de mettre moins d’argent tout en rentabilisant par plus d’exports (cf. notre analyse sur la faiblesse structurelle des Exportations audiovisuelles françaises). Les coproductions ont encore un bel avenir, certains producteurs français comme Gaumont, sont même partis ouvrir des filiales directement à Los Angeles pour produire des séries US donc… cf. Hannibal, Mme Tussaud.
    • Les projets de la rentrée : Crossing Lines sur TF1 suit une unité d’élite formée par la Cour pénale internationale pour traquer les criminels en Europe. Le Tunnel sur Canal+, adaptation de BROEN (série bi-nationale Danemark-Suède), qui suit une enquête policière sur un meurtre commis sur la frontière franco-anglaise (il est aussi amusant de constater que les Américains en font aussi un remake The Bridge). Bien évidemment, Canal+, champion toute catégorie en matière de coproduction internationale poursuivra ses oeuvres en langues anglaises avec pêle-mêle Les Oligarques, Borgia, Versailles, Pharaoh, Barbarella, etc.. Enfin, les coproductions Luc Besson (Europa TV) viendront s’ajouter à la liste déjà longue : La patrouille perdue sur Canal+, Taxi Brooklyn sur TF1 (qui adaptera les films d’action Taxis en série aux US donc…). Enfin, Arte n’est pas en reste et communique (peut-être sans honte grâce à sa culture bi-nationale, cf. la plaquette fiction 2013-2014) sur ses projets en langue anglaise : The Spies of Warsaw, une mini série (2×90′) d’espionnage coproduite avec la BBC, réalisée par Coky Giedroyc ; Occupied (copro Norvège/Danemark/Suède/France) de Jo Nesbo, qui construit en 10×45′, un thriller d’anticipation ancré au cœur des enjeux pétroliers de l’océan Arctique ; Tripallum qui montrera une société vivant séparée par un mur de protection de ses chômeurs (impossible de trouver l’auteur ou la production) ; Les lignes de Wellington (copro France/Portugal) de Carlos Saboga en 3×52′ qui évoque l’invasion du Portugal en 1818 par les troupes napoléoniennes dont les lignes de Wellington constitueront le dernier rempart contre l’envahisseur ; et tout un tas de coproductions sur des unitaires, dont beaucoup avec l’Allemagne, dans le cadre du dispositif TANDEM, qui permet de financer à parité entre Arte France et Arte Deutschland, des projets de fiction franco-allemands.

    À part Canal+ qui assume un modèle économique à La HBO et ARTE qui mise sur sa culture bi-nationale, les autres diffuseurs complètent, voire secrètement, déportent leurs financements vers ces fictions (je n’ose plus dire françaises) pour tenter d’y retrouver un peu de leur investissement. D’ailleurs, il semblerait que ces fictions soient bien les seules à s’exporter (vu notre dernier bilan d’exportations).

Hors des shortcoms et des copros, point de salut ?

Ces deux grosses tendances de la rentrée nous montre en tous les cas les efforts démentiels faits par les chaînes pour rentabiliser la fiction française à défaut de l’industrialiser.
Quelques chiffres intéressants peuvent nous permettre de comprendre le problème :

M6 diffusait 24 soirées de fictions française il y a 5 ans ; en 2012, seulement six (-75%).
286 soirées ont été consacrées à la fiction française par l’ensemble des chaînes gratuites en 2012, contre 331 en 2008 (-19% sur TF1 et F2), contrairement aux séries étrangères qui elles, ont fait un bond de 18% en cinq ans.
La part d’audience de la fiction française a baissé de 5 points entre 2008 et 2012 sur TF1, de 3 points sur France 2, de 2 points sur France 3 mais a augmenté de 4 points sur M6.
57% des séries françaises proposées par les chaînes en 2012 n’ont pas passé la barre d’audience moyenne de leur case (elles sont 41% pour les séries étrangères)
Le volume horaire de fictions étrangères inédites a progressé de 30% entre 2009 et 2012 (il a reculé de 6% pour les fictions françaises inédites).
43 des meilleures audiences de fiction ont été faites par la fiction en 2012, dont 38 épisodes de séries américaines (21 épisodes de Mentalist, 9 épisodes d’Esprits criminels, 7 épisodes de Dr. House) et cinq fictions françaises (5 épisodes de Nos Chers voisins).
Sur les 100 meilleures audiences de fiction, 82 sont étrangères sur TF1, 77 sur France 2, 99 sur M6.
Depuis 2005, seules 4 marques de fiction française se sont installées durablement et ont été reconduites pour au moins 4 saisons: Camping Paradis, Profilage pour TF1, Un village français pour France 3 et Fais pas ci fais pas ça pour France 2 (en 2012, 18 nouvelles séries françaises étaient lancées).

Bref, la fiction française ne fidélise pas et en conséquence, ne s’industrialise pas (trop peu d’épisodes sont produits par an pour le permettre). Vous avez compris où se situe désormais l’enjeu de ce que nous verrons sur nos écrans dans les prochaines années.Tout se passe comme si, pour pallier le manque de résultats de notre fiction, les diffuseurs s’étaient rabattus sur l’offre étrangère, moins chère à acheter et bien plus rentable. Cela explique aussi pourquoi les autres pays d’Europe, notamment, les pays anglo-saxons et scandinaves ne diffusent pas ou peu de fiction américaine ; contrairement à nous, leurs séries nationales leur permettent d’obtenir les meilleures audiences.
Nous verrons dans d’autres billets les autres points notables de la rentrée audiovisuelle. D’ici là, n’hésitez pas à partager avec nous vos ressentis sur ces premières annonces.

3 comm. sur « Série française: les deux tendances de la rentrée »

  1. benedicte portal écrit le 26 septembre 2013 à 13:26

    Merci Julie pour ce résumé… même si ça fiche un sacré coup de déprime ! En tous cas, le "vautrage" de "La source" sur France 2 (fiction que je trouve honorable malgré le jeu franchement moyen de Christophe Lambert… ), ça ne va pas encourager les chaines à investir dans la fiction française. Ce qui m'agace c'est que la plupart des séries américaines grand public (genre ce que diffuse TF1) ne valent pas mieux que "La Source" mais le public leur donne du crédit parce que c'est "made USA". C'est quand même injuste… Bref, ça donne envie de se concentrer sur le cinoche tout ça ;). Bonne journée.

  2. Ecrit écrit le 27 septembre 2013 à 07:04

    Chère bénédicte, il ne faut pas désespérer! La situation n'est pas franchement pire que les années précédentes, juste que FTV (qui finance 2/3 de notre fiction) n'a plus d'argent, alors forcément, tout le monde se rabat sur les autres chaînes qui elles-mêmes diminuent légèrement leurs investissements… Au contraire, moi je parie que les gamelles s'enchaînant, La Source en étant une belle par exemple, ils vont finir par changer leur fusil d'épaule et parier sur de nouvelles choses, les formats courts et copro n'auront qu'un temps… Après, combien de temps faudra-t-il attendre, là est la question.

  3. Ludovic écrit le 27 septembre 2013 à 09:36

    Je crois que le mieux, c'est de monter son propre studio audiovisuelle avec un capital de départ et d'enchaîner des fictions écrite par soit même. De trouver des collaborateurs qui souhaitent s'y investir puis une fois les épisodes montés et tournés, de les vendre à une chaîne plus facilement. Je crois même, que la plupart des personnes essayent ce système vu le nombre des studios que je trouve sur Internet, c'est vraiment hallucinant (surtout sur Paris). Si vous avez d'autre méthode à partager, n'hésitez pas. Mais bon, en faisant ça, il n'y a pas mal de risque, mais une bonne expérience sur le marché.

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