Deus ex machina justifié, est-ce possible ? La leçon des Petits ruisseaux

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Dans l’adaptation de sa propre BD au cinéma, Pascal Rabaté emploie sans complexe le deus ex machina, tout en réussissant son drama.

Les petits ruisseaux, une structure de drama originale

Le genre drama a pour ambition d’observer un personnage dans son bocal : un quotidien à l’arène limitée. En effet, l’histoire se veut une étude psychologique qui pose la question suivante : Pourquoi ne peut-on pas être heureux ici-bas ?

Dans « Les petits ruisseaux » (film de Pascal Rabaté, tiré de la BD éponyme) le bocal, c’est Maizé, petit bourg de Maine et Loire. La vie d’Émile y est pétrifiée depuis la mort de sa femme, il ne fait qu’y survivre, tandis que son ami Edmond profite de la vie et vit une sexualité assumée. Le mal-être d’Émile s’intensifie avec la mort d’Edmond.

Le pitch : ÉMILE, veuf et petit retraité de Maine et Loire, voit sa vie sans surprise ébranlée quand il apprend par hasard que son copain de pêche Edmond continue à avoir une vie amoureuse trépidante, puis quand celui-ci est emporté par une crise cardiaque. Émile rencontre Lucie, la dernière maîtresse d’Edmond et, animé de désirs renaissants, entreprend de la séduire. Tout se passe pour le mieux mais Émile recule au moment crucial, terrassé par le souvenir de son épouse défunte et de son ami tout juste enterré. Décidé à en finir avec la vie, Émile part pour un dernier pèlerinage sur les lieux de son enfance…

Un double objectif dramatique

Si chaque genre est une variation du « 1-2-3© » (les trois fondamentaux de la dramaturgie théorisés par High concept  — cliquez ici pour apprendre cette technique en 20 min), le drama est la seule structure qui donne à ses protagonistes deux objectifs dramatiques, pour donner l’illusion de la complexité du réel. Mettant en scène un personnage imparfait, marqué par le péché originel, cette structure vise à démontrer la difficulté de discerner ce qui est bon ou mauvais pour nous autres, pauvres mortels.

Effectivement, la révélation de la vie amoureuse secrète d’Edmond, puis son décès, arment dans l’histoire deux objectifs pour Émile :

  • un objectif conscient, désapprouvé par le spectateur : faire l’amour avec Lucie (le lecteur n’est pas sûr que ce soit la meilleure idée; Émile se met à désirer les femmes de ses amis…)
  • un objectif inconscient, approuvé par le spectateur : faire le deuil de sa femme en retrouvant l’amour véritable d’une femme qui lui convienne.

Émile va devoir régler son problème avec la sexualité, et son problème avec la mort. L’intrigue est lancée.

Rendre visuel un problème psychologique

Le 2 du 1-2-3© est une fonction dramatique destinée à éviter le ventre mou du film. Le principe est de trouver une tâche générale, visuelle, qu’Émile va devoir réaliser durant les deux tiers du récit, pour tenter d’atteindre son objectif conscient, puis atteindre son objectif inconscient.

Émile, fuyant Lucie, saute dans l’inconnu à la découverte d’un nouveau monde. Suite à un quiproquo, il se croit mort et arrive rapidement dans un paradis terrestre hippie. Au contact de ses nouveaux amis, il va retrouver la joie de vivre au présent, faire son deuil et dépasser le tabou de la sexualité au 3° âge (thème du film). Il retrouve ainsi le courage de déclarer sa flamme à Lucie. Alors qu’il va se coucher en fantasmant ses retrouvailles avec Lucie, Émile reçoit la visite de Léna qui lui offre une nuit d’amour. À l’aube, il quitte le monde enchanteur où il a passé ces 3 jours de résurrection, pour retourner dans le monde réel; l’entrée puis la sortie dans ce monde ayant fait vivre à Émile l’expérience de la mort.

Un Deus ex machina

Habituellement dans un drama, le personnage n’atteint pas son objectif conscient au climax, mais plutôt son objectif inconscient (lire le billet de ma collègue Julie Salmon pour en savoir plus sur cette ironie dramatique générale). C’est bien le cas dans Les petits Ruisseaux. Émile ne séduira pas Lucie mais fera le deuil de sa femme, grâce à un beau Deus ex machina déguisé habilement par l’auteur.

C’est un événement de nature divine qui vient clôturer le récit, quand le plan de séduction d’Émile est contrarié par un accident de voiture… qui nous fait craindre sa mort mais lui montre en réalité que Lucie n’est pas la femme qu’il lui faut (tout en lui en présentant une autre, qui lui conviendra mieux). Émile est maintenant cloué sur un lit d’hôpital et va utiliser ses nouvelles compétences pour conquérir le cœur de… Lyse.

Pourquoi ne peut-on pas être heureux ici-bas ? Le genre drama répond à cette question ainsi : nous avons toujours le choix de suivre la bonne voie, qui nous conduira à la bienveillance divine. Le Deus ex machina est ici parfaitement justifié et nous rappelle la justesse du proverbe : « aide-toi, le ciel t’aidera »Quant à Lucie, Léna, Lyse, elles sont aussi une forme de trinité. Toutes trois « Elle », elles lui ont été nécessaires pour trouver celle qui manquait tant à sa vie, comme le « L » de sa liberté d’agir retrouvée.

Pour en savoir plus sur la création de structures originales : cliquer sur ce lien !

A bientôt sur le blog 🙂

Élisabeth SALEL, HC

Réalisatrice et scénariste membre de la SACD, Élisabeth a travaillé sur des programmes audiovisuels jeunesse: de l’écriture en passant par l'animation, la direction du layout, la supervision de studios coréens et même la production.

Elle a travaillé pour des sociétés comme France TV, Dargaud Films, Nickelodeon, Polygram Vidéo, Alphanim/Gaumont ou Ellipse.

Elle a créé une formation en scénario qui a été sélectionnée par l'Education Nationale puis primée par le programme européen LEADER.

Elle travaille actuellement au développement de deux séries d’animation, ainsi qu'à l’écriture d’une fiction TV et d’un long-métrage.

2 comm. sur « Deus ex machina justifié, est-ce possible ? La leçon des Petits ruisseaux »

  1. Jacques Ponsart écrit le 22 décembre 2017 à 19:41

    Dans un drame, le deus ex machina n’est choquant qu’à la mesure de l’incohérence narrative qu’il produit dans le récit. Un trait de génie réduit la dissonance par la cohérence globale apportée à l’histoire. La réponse globale, dramaturgique, est ainsi apportée au spectateur. Lavandier et Festinger se trouvent ainsi marcher de concert… et du coup, le deus ex machina est plutôt un autor ex machina !

    • Elisabeth Salel écrit le 23 décembre 2017 à 00:07

      Élémentaire mon cher Jacques! Ou, comme diraient les frères Coen dans leur magnifique Deus ex machina du Grand saut: « Oui, je sais, ça ne se fait pas… Mais, vous avez une meilleure idée? »

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