Concevoir une structure dramatique de récit originale au-delà des 3 actes

Sujet(s) abordé(s) :

Grâce à la méthode High concept, la structure dramatique de tout récit s’exprime avec trois fonctions dramatiques seulement. Une simplicité qui permet de créer des structures bien plus complexes que les 3 actes.

Dans ce billet je propose des techniques avancées pour permettre à tous les utilisateurs de la méthode High concept d’aller plus loin et d’inventer de nouvelles formes qui donnent un sens nouveau à une même histoire. Nous verrons, à l’instar de la littérature ou de la peinture, que c’est la marque des grands, de ceux qui inventent et révolutionnent.


Je vous conseille vivement de structurer d’abord votre récit avec la méthode du « 1-2-3 » (pour apprendre en moins de 20 min cette technique, consultez en ligne le chap.2 des cours vidéos !) car en général, les projets développés qui doivent recourir à un script doctor ne gèrent pas correctement ces trois temps indispensables. Trois temps que j’appelle aussi la Trinité, avec deux charnières principales pour passer de l’un à l’autre.
Action !

La Trinité et les 3 actes


Tout récit a forcément un début, un milieu et une fin. On nait, on vit, on meurt. C’est ce qu’on appelle la trinité. On peut d’ailleurs faire toutes les tentatives possibles pour structurer autrement une histoire (histoire sans fin par exemple), mais elle sera construite pour déconstruire cette construction, ce qui revient au même.
La structure tripartite est selon le modèle antique (Aristote) :
exposition — péripétie — catastrophe.Certains, plus tard, ont nommé ces temps :
exposition — conflit — résolution
ou
exposition — nœud (nouement) — dénouement
ou encore
introduction — développement — conclusion.D’autres proposent, comme Kurosawa, la structure du Nô et ses trois phases, d’autres encore la structure de la symphonie avec ses trois ou quatre mouvements d’allure contrastée. (Certains théoriciens affirment d’ailleurs que ce qui ressemble le plus à un scénario n’est ni le roman, ni une pièce de théâtre, mais une partition musicale.)Simple question de vocabulaire de théoriciens, car il désigne la même chose.
Ce que je préfère c’est un découpage en trois valeurs temporelles : le passé (ou avant que l’objectif du personnage soit perçu par le spectateur), le présent (pendant l’objectif) et le futur (l’action se passe majoritairement après l’objectif).

Ces trois temps ne doivent pas être confondus avec le terme d’ « acte », car on peut écrire une histoire en 4, 5 ou 9 actes qui font référence à un changement artificiel (de décor dans le théâtre, ou de tranche publicitaire en télévision).

Trouvez une structure dramatique originale pour votre récit


Il faut ici considérer deux aspects du cinéma : le cinéma commercial qui utilise des structures qui ont prouvé leur efficacité et sont devenus des modèles ; les scénarios qui suivent cette voie essayent de réinventer le modèle à l’intérieur de ce cadre.Puis il y a le cinéma indépendant, plus tourné vers la création, la prise de risque, l’invention.
Comme en littérature nous rentrons dans le débat du fond et de la forme. Nous l’avons dit, toutes les histoires ont été racontées. C’est la forme qui peut créer la nouveauté, la narration, la structure donc du récit. (En peinture, on peint des pommes depuis de siècles. Et pourtant tous les cinquante ans on nous les peint d’une façon qui révolutionne les codes.)
Pour une même histoire, inventer une structure pour la raconter, c’est réinventer cette histoire. Créer une nouvelle forme, une nouvelle structure, sera votre marque de fabrique, votre style. Et comme le disait Céline : « Tout n’est qu’une histoire de style. »
Tarantino est un grand scénariste dans ce sens et il a bien compris qu’il fallait inventer de nouvelles formes dans le genre dans lequel il évoluait : le film de gangsters (ou film de crime). À l’inverse, rappelons ici, que tous les réalisateurs français de la nouvelle vague, ceux qui prétendaient inventer de nouvelles façons de raconter, sont devenus des conteurs comme ceux qu’ils disaient combattre. (Sauf un : Godard.)
Pulp Fiction a ainsi une structure en « 1-2-3 » très particulière :

2 — 1 — 2 — 3 — 2 — 1 — 2

Une telle structure dramatique est possible car le film est constitué de trois histoires racontées dans un ordre non-chronologique et qui ont un protagoniste principal différent. Elles sont reliées par une suite d’épisodes (qui ont leur début et leur fin et sont composés d’éléments qui font référence aux autres) pour ne former qu’une seule intrigue. Cette invention n’est pas seulement dû au talent de Tarantino, mais à celui de son coscénariste Roger Avary.

Columbia Tristar qui devait produire le film avait vendu le scénario à Miramax en disant que : « C’est la plus mauvaise chose jamais écrite. Ça n’a aucun sens. Quelqu’un meurt et ensuite il est vivant. C’est trop long, trop violent et infilmable ! » [1]
Le film fut non seulement un succès critique (Cannes, oscar, césar..) mais un succès commercial considérable. Comparativement à son budget, il se plaçait au 12e rang du box-office mondial en 1994. « Les règles, disait Boileau, c’est comme les principes, appuyez-vous dessus, ils finiront par céder. »
[1] Source : James Mottram, The Sundance Kids : How the Mavericks Took Back Hollywood, Macmillan, 2006 (ISBN 0571222676).

Construction dramatique alternée, avec flashbacks ou par enchâssements


Vous avez choisi…
— une construction linéaire : le temps de la fiction épouse le temps chronologique ;
— une construction simultanée ou alternée : deux ou plusieurs récits se déroulent dans le même temps ;
— une construction à rebours : on remonte le temps ;
— une construction avec flashbacks : le récit alterne un déroulement chronologique et des retours en arrière ponctuels ;
— une construction avec enchâssement : une histoire se greffe à l’intérieur d’une autre histoire, etc.
Le choix de votre structure doit travailler pour le sens de votre histoire. Une histoire dont le thème serait la nostalgie sera mieux servie par une structure en flashbacks qu’une histoire linéaire. Ce qu’il faut trouver c’est la structure qui exprime le mieux ce que vous voulez dire : le summum étant de l’inventer.

1 — 2 — 3
Exposition — Action — Résolution

C’est la structure classique, appelée aussi linéaire. Généralement, l’exposition occupe le premier tiers du scénario. Le nœud les deux tiers et la résolution le tiers restant.

1 — 2 — 1 — 2 — 3
Exposition — Action — Exposition — Action — Résolution

Cette structure permet de mieux faire passer l’information. Elle met de l’action qui nous intrigue et retient notre attention, ce que nous appelons exposition différée.

2 — 1 — 2 — 1 — 2 — 3
Action — Exposition — Action — Exposition — Action — Résolution

Scènes d’action et d’exposition alternées donnent un récit plus fluide et plus dynamique. Là encore, l’exposition est différée.

1 — 2 — 1 — 3
Exposition — Action — Exposition — Résolution

Structure qui demande beaucoup de maîtrise car la très grande partie des infos nécessaires à la compréhension ne seront données qu’à la fin. Exposition différée tendue à son maximum. Une structure qui apporte beaucoup de mystère et joue sur l’attente spectateur au risque de le perdre.

3 — 1 — 2 — 3
Résolution — Exposition — Action — Résolution

Une partie du dénouement précède sensiblement l’exposition. Récit sous forme d’un retour en arrière, flash-back. Quels évènements, quelles circonstances ont amené ce dénouement. A l’inverse du récit classique.

3 — 1 — 2 — 3 — 2 — 3
Résolution — Exposition — Action — Résolution — Action — Résolution

Récit policier, enquête, film psychologique… La résolution exige sa propre résolution comme le jugement final à la fin du procès.

3 — 2 — 1
Résolution — Action — Exposition

Structure à l’envers, très particulière et très difficile. Voir le film Irréversible de Gaspard Noé.

CUT.
Nous aurions pu encore approfondir avec le structuralisme ou la psychanalyse. Pourquoi un récit a t-il une forme et pas une autre, pourquoi le spectateur veut-il toujours qu’on lui raconte la même histoire… etc.
Dans le prochain article, nous nous pencherons sur des procédés dramaturgiques précis au sein de ce « 1-2-3 ». En attendant, bonne écriture avec High concept.

Marc-Olivier LOUVEAU, HC

Marc-Olivier Louveau, alias Lou Ma Ho, est auteur-réalisateur et écrivain. Son dernier livre Racine Carrée est paru sept 2017 aux éditions le Faucon d'Or. Son dernier film, Koan de Printemps, est sorti sur les écrans français en janvier 2016. Son prochain long métrage, Les Méandres du Mékong, est un film d'aventure avec Gérard Jugnot,
Huang Lu, Dustin Nguyen... (tournage prévu en janvier 2018).

10 comm. sur « Concevoir une structure dramatique de récit originale au-delà des 3 actes »

  1. Roxana écrit le 5 juin 2013 à 10:22

    extra!
    petite question : quand la notion du temps, donc qq part celle de la structure, n'est pas linéaire (cad, passé, présent, futur) dans le récit ou quand la notion du temps n'existe pas carrément, comme dans la vie des fois… la structure du récit, au delà de la trinité par exemple : cadre, conflit et résolution, peut être posée comme on voudra? (un peu tiré par les cheveux mais c une vraie question. Et si oui, dans quelle mesure et limitation? ou mieux posée la question : quand l'importance du sens du récit entre autres est cette notion non linéaire du temps ou une notion autre du temps que tout le monde connait, quelle structure choisir? (j'espère que vous aurez compris…..)Merci

  2. christophe lebihan écrit le 5 juin 2013 à 22:04

    J'avais jamais vu les choses sous cet angle. C'est vraiment génial. C'est comme une lumière qui s'allume. Qui c'est ce Marc-Olivier Louveau, un sorcier ? C'est tellement vrai, tellement simple, qu'on se dit pourquoi je n'ai pas vu les choses comme ça avant. Merci pour cet éclairage. je fonce immédiatement sur l'histoire que j'écris, car elle vient de prendre grâce à vous une nouvelle dimension. Merci à High concept.

  3. Loic Gandon écrit le 5 juin 2013 à 22:16

    J'attendais cette série d'article sur la structure avec impatience. Merci Marc-Olivier, merci High concept. Je viens d'entrevoir ce qui pouvait faire la différence entre une même histoire raconté au cinéma : la structure. Quel éclairage vous venez de m'apporter. C'est même vertigineux et ça fait peur, car maintenant je me demande comment être original. Je regarde mon histoire et je me dis qu'elle est comme les autres, linéaire, banal, télévisuelle, attendue, consensuelle… Je serai presque à vous en vouloir de m'avoir ramener à cette condition. Merci quand même.

  4. Cyrille écrit le 6 juin 2013 à 05:30

    Je vais faire concis : Excellent 😉 Désolé, je n'ai pas la réponse à ta question Roxana (je n'ai rien compris)

  5. Andre Portan écrit le 6 juin 2013 à 07:55

    Un livre. S'il vous plait, faites un livre de tout ça qu'il puisse aller sur mon étagère. Je sens que vous êtes limité par la longueur des articles et que vous pourriez encore plus nous apporter en développant. Merci à Cédric Salmon, Julie Salmon, Marc-Olivier Louveau. Donner autant gratuitement c'est devenu tellement rare. Partager ainsi le savoir sans rien demandé en contre partie, ça n'existe plus. Je tenais à le dire.

  6. Anonyme écrit le 6 juin 2013 à 08:51

    Bravo ! Très très intéressant.

  7. Roxana écrit le 6 juin 2013 à 10:47

    @Cyrille Ce n'est pas grave, je crois l'avoir. L'écrit de MArc Olivier fait tout simplement réfléchir. Pour moi ça sera rester libre dans la structure tout en restant cohérente par rapport au sens de l'histoire.

  8. Anonyme écrit le 10 juin 2013 à 17:53

    Un bel éclairage. Merci. En attendant les suivants.

  9. Anonyme écrit le 11 juin 2013 à 19:37

    Bonjour,
    Très intéressant ce cours sur la structure, ça laisse rêveur, mais il me fait poser question : dans l'exposition on est censé présenter tous nos personnages avant l'incident déclencheur comment faire lorsque celle-ci se situe en deuxième et troisième position ? Déjà dans les films choral et dans les flash back,il est difficile de se repérer, je pense que ce n'est donc pas à la portée d'un débutant.
    Merci encore de toutes ces informations.

  10. Anonyme écrit le 12 août 2013 à 04:35

    C'est un sujet tres tres interessant mais je trouve que la "structure" de Pulp Fiction, 2 — 1 — 2 — 3 — 2 — 1 — 2, n'est pas vraiment en place, ou j'ai besoin d'une explication 🙂
    Je viens de revoir le film et il y a trois histoires qui s'intersectent. L'Histoire de Vincent, de Butch et celui de Jules.
    Ils ont tous une structure en soi meme qui 1-2-3 mais pas lineaire.
    Ici, il y a "une resolution" en plein milieu du film "3", mais il y a 3 resolution dans le film car il y a trois histoires. Seul celui de Butch est raconte en une fois. Celui de Jules est au debut du film, avec le "miracle" et finit a la fin.

    J'aimerais bien lire les detailes de cette theorie si-dessus, si c'est possible. Merci d'avance!
    et pardonnez mes fautes de francais 🙂

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