Suits, série américaine décryptée

Sujet(s) abordé(s) :

Suits est une série américaine juridique aux personnages charismatiques, dont le moteur dramatique addictif de Aaron Korsh illustre à merveille la méthode d’écriture High concept. Décryptage.


Produire de l’addiction ne suffit pas pour créer une série ; encore faut-il que votre mécanique puisse durer une centaine d’épisodes (le graal des producteurs TV américains — sans parler des rares producteurs français qui ont réussi cet exploit). L’objectif d’une série n’est-il pas, en effet, de tenir la distance ?Cette notion de récurrence est la plus importante à comprendre. C’est pour cela que l’on ne construit pas une série comme un unitaire. Et c’est pour cela que la méthode High concept propose un outil spécifique pour créer une série TV à partir de son fameux « 1-2-3 ».Démonstration avec Suits. Générique !

Sommaire


Les ingrédients de la série américaine Suits : le « 1 » du 1-2-3
Les ingrédients de la série américaine Suits : le « 2 » du 1-2-3
Attendez… C’est tout ?!

Les ingrédients de la série américaine Suits : le « 1 » du 1-2-3


Autrement dit le DÉCLENCHEUR, la fonction dramatique essentielle qui permet de transformer une simple idée en une véritable histoire, qui arrive à des personnages auxquels on s’identifie ! (Vous trouverez sur ce site un cours vidéo pour savoir comment structurer un épisode de 52 min avec le « 1 ».) Vous n’imaginez pas le nombre de bibles qui prennent la poussière sur un bureau parce que leurs auteurs n’ont pas daigné trouver un déclencheur fédérateur, sous prétexte qu’elles décrivaient une série bouclée.
Intrigue feuilletonnante ou non, le déclencheur est absolument nécessaire même s’il n’est, de fait, présent que dans l’épisode pilote. Pas de déclencheur, pas d’empathie pour vos protagonistes. Comment lancer une série dans de telles conditions ?Remarque : si le pilote fait un carton et lance la série, la production choisira ou non de rappeler le déclencheur dans le générique. Celui de Suits par exemple, ne contient pas le déclencheur… même si son pilote y consacre 90 min. C’est vous dire si c’est important.

Le jeune MIKE ROSS est un surdoué qui rêve de devenir avocat… mais ce fumeur de shit n’a rien à faire à Harvard (excepté pour dealer) : pas la bonne classe sociale. En outre, lui s’est fait viré de la fac et doit s’occuper de sa grand-mère. Alors qu’il cherche à fuir des trafiquants de drogue à sa poursuite, il atterrit au beau milieu d’une session de recrutement de l’une des plus grandes firmes juridiques de New York.
C’est là qu’il rencontre HARVEY SPECTER, l’un des plus grands avocats d’affaires de Manhattan. Face à cette incarnation de la réussite, le clash est inévitable. Joute verbale durant laquelle Mike lui expose les failles de la soi-disant méritocratie : le meilleur pour le poste ? C’est lui Mike. Non pas parce qu’il a passé le barreau, mais parce qu’il l’a réussi haut la main dix-sept fois consécutive… pour le compte de fils-à-papa qui l’ont grassement payé pour le passer à leur place, en usurpant leur identité. Le jeune surdoué fait la démonstration de son génie (il a une mémoire photographique). Mike explique qu’il est le candidat idéal mais qu’il n’aura jamais ce poste parce qu’il ne pourra jamais faire Harvard.Contre toute attente, Harvey est séduit. Fatigué des diplômés qui se ressemblent tous, il prend alors le pari d’embaucher Mike en tant que junior, lui ouvrant accès à un monde dont il a toujours rêvé…

Vous aurez noté que le déclencheur est ici particulièrement efficace pour définir d’un seul coup, les quatre éléments actantiels nécessaires à tout bon déclencheur de série :

  1. La caractérisation des PROTAGONISTES principaux à l’aide d’archétypes bien identifiables : Mike est un petit génie idéaliste et orphelin en quête d’un mentor ; Harvey est un « selfish asshole » aussi séduisant que requin, qui retrouve en Mike l’innocence de ses débuts. Pour apprendre à construire vos personnages de série, n’hésitez pas ainsi à vous reporter à la vidéo pédagogique qui explique la technique pour le faire, dite de l’opposition à quatre coins.
  2. Une LIGNE NARRATIVE structurante constituée par le duo professionnel Mike et Harvey. Chacun des personnages a par ailleurs une intrigue B personnelle pour étudier sa trajectoire sentimentale.
  3. Un GENRE, le legal drama : Suits (une métaphore pour désigner les avocats) s’aventure sur les terres bien labourées de la série judiciaire. L’originalité ici est de concentrer l’arène sur ce qui se passe avant le procès. Le genre majeur est ici le drama dont nous avons déjà évoqué les caractéristiques avec Flight, le beau drama de R. Zemeckis. Pour en savoir plus sur les genres indispensables du scénariste de série, consultez la vidéo pédagogique qui explique comment choisir le bon genre cinéma pour son projet.
  4. Une ARÈNE forte : l’univers des firmes juridiques de New York. Un beau travail de milking (cf. vidéo pédagogique qui explique comment milker vos différents éléments actantiels) a été réalisé pour mettre en valeur cette arène : la City se fait métonymie des problématiques des personnages et du genre : la quête d’ascension sociale du héros est ainsi sans cesse soulignée par la verticalité de la ville. L’univers glamour est de même mis en avant pour renforcer les enjeux : si Mike perd son job, il perd l’accès à ce monde privilégié. Enfin, le droit des affaires constitue la pierre de bataille des puissants de ce monde et accessoirement pour notre héros, le sujet essentiel de ses préoccupations pour tracer la frontière parfois floue entre le bien et le mal (surtout quand on est soi-même dans l’illégalité…), et donc de fait, un puissant rappel de sa faille.

Les ingrédients de la série américaine Suits : le « 2 » du 1-2-3


Le déclencheur ne suffit pas pour déterminer le cœur de votre histoire, il est nécessaire de coupler cette notion avec une seconde : la TÂCHE du personnage, ou « 2 » du 1-2-3. C’est quand votre protagoniste trouve comment se sortir de son problème et améliorer sa situation en atteignant son objectif, qu’il tient sa tâche (pour comprendre cette notion et l’appliquer en série, reportez-vous à la vidéo pédagogique qui présente le « 2 » du 1-2-3 d’une série TV).
En série tv, la LICENCE est le nom que l’on donne à la tâche récurrente de son (ou ses) héros à chaque épisode.

Dans Suits, la tâche du duo consiste à résoudre des affaires compliquées à forts enjeux moraux grâce aux talents de Mike…
…tout en mentant sur les diplômes de ce dernier au sein même du cabinet. Dans un monde où tout le monde à fait Harvard, cette tâche est suffisamment conflictuelle pour assurer la récurrence. C’est bien simple, à chaque épisode Mike et Harvey risquent d’être démasqués.

Comme toujours, la licence de la série peut-être résumée par son générique d’ouverture. Ici, le choix de la musique n’est pas anodin. Le « Greenback Boogie » nous annonce clairement le genre et les conflits récurrents du duo boss-apprenti, ainsi que le thème : l’ascension sociale (greenback étant la métaphore du billet vert).
Suits étant un Drama, vous remarquerez que la licence n’insiste pas sur la mémoire prodigieuse de Mike mais plutôt sur des conflits humains : la mémoire photographique de Mike a été minorée au fil des épisodes pour faire la part belle aux valeurs morales irréconciliables des deux héros mais aussi des adjuvants :

  • Mike peut compter sur la belle RACHEL ZANE, une assistante juridique compétente et de bonne famille qui rêve d’être avocate mais ne cesse, elle, de rater le barreau ; Harvey, sur DONNA PAULSEN, son assistante aussi intelligente que pétillante. Les deux femmes, amoureuses en secret de l’un et de l’autre, les aident tout en s’opposant à leur faille. Mike est obligé de mentir à Rachel pour protéger son lourd secret tandis que Harvey est rappelé à l’ordre par Donna quand il dépasse les bornes.
  • La big boss de la firme, JESSICA PEARSON est à Harvey ce que Harvey est au jeune Mike, un guide (d’où de nombreux conflits) ; le rival de Harvey au sein de la firme, LOUIS LITT, cherche toujours la petite bête sur Mike.

Attendez… C’est tout ?!


Oui ! Les séries bouclées ne s’expriment qu’avec les deux premières fonctions dramatiques, car seules les séries feuilletonnantes nécessitent de déterminer une fin, c.-à-d. un climax (pour comprendre cette notion, reportez-vous à la vidéo pédagogique qui présente le « 3 » du 1-2-3 d’une série TV). Même si la saison 2 de Suits s’est déportée largement vers une intrigue plus feuilletonnante (une même intrigue pouvant concerner plusieurs épisodes), l’ADN de la série décrit ci-dessus n’a pas changé pour autant.
Pour l’anecdote Aaron Korsh, le créateur du show, a dû patienter avant de devenir le showrunner de sa propre série. Afin de garantir le lancement de cette dernière, USA Network, chaîne du giron NBC, avait en effet préféré s’en remettre à Sean Jablonski, à l’expérience plus étendue (Nip/Tuck, Law & Order). Suite aux bons résultats de la première saison, la chaîne a finalement permis au créateur de prendre officiellement le showrunning, ce qui explique peut-être l’évolution de la série vers plus de feuilletonnant.
Connaissiez-vous cette série chers lecteurs ?

9 comm. sur « Suits, série américaine décryptée »

  1. Paul Dubois écrit le 10 mars 2013 à 17:33

    Bonjour, madame Salmon !

    Je tenais tout d'abord à vous féliciter pour vos articles intéressants qui reposent la plupart sur l'analyse d'un exemple particulier. J'apprécie beaucoup la valeur ajoutée qui en découle. Connaissant ni peu ni prou la série Suits, j'aimerais évoquer un cas qui me semble respecter les points susmentionnés : Prison Break.

    Rappelons le pitch on ne peut plus simple : Lincoln Burrows a été condamné à la peine de mort ; son dernier recours vient d'être rejeté. Son frère, Michael Scofield, se fait condamner à une peine de prison de 5 ans maximum pour braquage à main armée. Il se retrouve dans la même prison que lui et il commence à tisser les liens dont il aura besoin pour permettre leur évasion et leur disparition.

    L'élément déclencheur correspond au fait que Michael s'emprisonne délibérément afin d'organiser l'évasion de son frère condamné à tort. L'arène, la prison, me paraît être une source de conflits et de tension captivante, tout comme la relation fraternelle entre les deux protagonistes.

    Mais, l'intérêt se situe aussi au niveau de l'intrigue secondaire de conspiration qui a une directe répercussion sur les évènements dans la prison. Tous ces éléments poussent à mon avis les téléspectateurs à s'attacher aux personnages (d'autant plus que Michael a tout préparé à l'avance et ses plans sont souvent mis à mal).

    Et j'ose espérer que vous développerez cet exemple dans un prochain article. Si vous n'avez jamais regardé Prison Break, je vous recommande vivement la chose (au moins la saison 1 qui a tout son sens).

    Cordialement,
    Paul

  2. Ecrit écrit le 11 mars 2013 à 09:29

    Cher Paul, merci pour votre contribution et vos compliments :-). Vous m'enlevez les mots de la bouche car votre analyse est tout à fait pertinente. Je n'ai pas grand chose à ajouter ! Cédric et moi connaissons et avons apprécié les deux premières saisons de Prison Break, moins les suivantes il est vrai. Si le sujet vous intéresse, nous vous offrons la possibilité de partager votre analyse avec la communauté en nous envoyant un article qui permettrait de décrypter le 1-2-3 des autres saisons par exemple. Qu'en dites-vous ? Comment à votre avis les showrunners ont-ils fait pour conserver la LICENCE Prison Break (qui repose sur une mécanique de film d'évasion) alors que les personnages s'évadent à la fin de la première saison ?

  3. Anonyme écrit le 14 mars 2013 à 16:54

    Quel est le déclencheur dans Malcolm ?

  4. Paul Dubois écrit le 14 mars 2013 à 18:53

    Bonjour, Julie !

    J'accepte de relever avec plaisir ce défi. Je ne pourrais répondre présent que d'ici une semaine, étant donné un empêchement. Mais, je vous promets de vous tenir au courant de mon avancée et de m'appliquer au maximum dans mon analyse.

    Cordialement,
    Paul Dubois

  5. Ecrit écrit le 18 mars 2013 à 13:41

    C'est la semaine des défis on dirait ! Qui veut se lancer comme Paul et proposer une réponse à Anon au sujet de Malcolm ?

  6. Paul Dubois écrit le 31 mars 2013 à 18:12

    Défi relevé !

    Je tiens juste à vous rappeler l'envoi de mon article sur Prison Break via votre formulaire de contact. Espérons que ça vous plaise ; en tout cas, sachez que je suis prêt pour faire quelques modifications, si nécessaire.

    Et pour rappel, j'ai intégré votre site parmi mes préférés dans mon blogue (je n'attends rien en retour).

    Bien à vous,

  7. Ecrit écrit le 2 avril 2013 à 09:58

    @Paul : bien reçu. Merci d'avoir relevé ce défi ! Nous sommes persuadés que votre article a sa place sur le blog des créateurs de fictions. Dès que nous aurons lu, nous reviendrons vers vous pour vous proposer une façon de le mettre en valeur et de l'intégrer à la ligne édito high concept. A très bientôt donc et déjà félicitation pour ce bel effort de synthèse. A très vite, Julie et Cédric

  8. Ludovic écrit le 12 avril 2013 à 05:44

    J'ai hâte de lire votre synthèse sur la série à succès qui est Malcolm, surtout pour un genre orienté vers la comédie et la famille. Cela risque d'être fort intéressant tout comme ce billet. Malcom utilise bien aussi le 1-2-3 et le fait parfaitement bien, car dans chaque épisode, il y a au moins un élément déclencheur qui permet de lancer les épisodes.

    Bonne chance pour le défi 🙂

  9. Ecrit écrit le 12 avril 2013 à 11:16

    @Ludovic: Moi aussi j'aime beaucoup Malcolm:o) En attendant, vous allez très prochainement découvrir sur ce blog le premier défi relevé par Paul : une analyse très intéressante de la série Prison break !

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