Téléfilm: faut-il sauver un format inexportable qui fait pourtant de l’audience?

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Ignorée de Tous… Sauf du Public, quinze ans de fiction télévisée française 1995-2010 est un ouvrage qui analyse plus de 400 téléfilms et les thématiques récurrentes qu’ils proposent. Ecrit par Noël Burch et Geneviève Sellier, cet essai rend hommage à cette production importante de films souvent méprisés, qui constituent pourtant, le socle de notre culture télévisuelle. Chroniques familiales ou sociétales, ces films produits en majorité sur le service public mettent en avant les femmes. Longtemps dominants en prime time, ils sont de plus en plus balayés par l’influence des séries américaines qui les poussent vers la sortie mais force est de constater qu’ils auraient du disparaître depuis longtemps. Comment expliquer cette étrangeté du panorama audiovisuel français ? Sommes-nous en train d’assister à la fin d’un genre télévisuel ?


  1. Premier paradoxe : les téléfilms représentent toujours 50% de l’offre de fiction française de prime time
  2. En 2013, alors que nous sommes depuis plusieurs années dans un contexte d’accroissement de la concurrence et que l’on pousse au tout série, la proportion de téléfilms se maintient, surtout en prime time.

    Rappel de la définition du CNC : « un unitaire est une fiction unique ou composée de deux parties dont l’histoire est bouclée. » En nombre de soirées, les fictions de 90 minutes demeurent majoritaires au sein de l’offre de fiction française (54,4 % de l’offre en 2013) alors que les fictions de 52 minutes constituent la majorité de l’offre étrangère (87,1 % de l’offre).

    Format peu concurrencé, souvent ringardisé, il est le socle de notre industrie télévisuelle, malgré la perçée des séries. C’est la production la mieux financée, la plus sophistiquée :

    En 2013, un unitaire est financé en moyenne à hauteur de 2,5M€ sur Canal+, 2M€ sur TF1, 1,7 M€ sur France 2, 1,6 M€ sur France 3 et 0,9 M€ sur Arte, soit un coût moyen à un peu moins de 2M€, alors que pour les séries, c’est en moyenne un million d’euros par épisode.

  3. Deuxième paradoxe : les séries de 52′ ne s’imposent pas
  4. En moyenne, 40% des séries lancées chaque année ne sont pas renouvelées (cf. série française: les deux tendances de la rentrée 2013-2014). Sur dix ans, seuls 4 projets ont été reconduits sur au moins 4 saisons : Camping Paradis et Profilage pour TF1, Un village français sur France 3 et Fais pas ci fais pas ça sur France 2.

    En 2013, les chaînes nationales historiques diffusent 48 nouvelles séries en première partie de soirée dont 13 nouvelles séries françaises* (11 séries de 52′ et 2 séries de 90′ —elles étaient 19 en 2012).

    Ces 13 séries (dont 9 sont produites par FTV) couvrent environ 75 h de fiction (soit 10% du total des heures produites). C’est le double qui est produit au format 90 minutes. En effet, les chaînes historiques lancent une nouvelle série étrangère au minimum chaque mois contrairement aux séries françaises tout juste bonnes à remplir les cases restantes. Arte, championne toute catégorie, diffuse quant à elle le plus grand nombre de nouvelles séries étrangères (vive les séries européennes !).

    On comprend les diffuseurs néanmoins, étant donné la performance des nouvelles séries vs les unitaires reconductibles :

    1. Sur 11 nouvelles séries de 52′ lancées en 2013, seules 4 ont performé (soit un petit tiers) :
      • LES RÉUSSITES :

        • Sur TF1, Falco, créée par Clothilde Jamin en 6 x 52′, est l’adaptation française de la série allemande Der letzte Bulle, créée par R. Dannenberg et S. Scheich. La saison 1 a réuni une moyenne à 6,5 M de téléspectateurs et a fait de bons scores sur les ménagères.
        • Sur France 2, Détectives, créée par M. Eisenchteter en collaboration avec S. Kazandjian en 8 x 52′, a performé en moyenne à 15% de pda. Candice Renoir, créée par S. Roy-Pagenault, B. Peskine et R. Barataud en 8 x 52′ a dépassé les attentes, atteignant en moyenne 16% de Pda. Chérif, créée par L. Olenga, L. Scalese et S. Drouet en 8 x 52′ a réuni 15% de parts d’audience sur l’ensemble du public.

      • LES ÉCHECS :

        • Sur TF1, tout le monde se rappelle de l’échec industriel de La Croisière, série créée par Jeanne Le Guillou en 6 x 52′, qui n’a pas été diffusée en entier faute d’audiences (la série a perdu 2,1 M de téléspectateurs en une semaine, ne récoltant que 15% de part d’audience).
        • Sur TF1, également, JO* a récolté une moyenne honorable à 6 M de téléspectateurs mais l’objectif n’a pas été atteint sur les ménagères (seulement 18%).
        • Sur France 2, Tiger Lily, créée par N. Djavadi et C. Paillieux en 6 x 52, n’a jamais passé la barre des 2,5 M de personnes soit 10% du public et a fini sous les 9%. Les limiers, créée par X. Mathieu et F. Phillipon en 6 x 52′ ont plafonné à 10% de Pda. La source, créée par L. Burtin et N. Suhard en 6 x 52′, a surfé sur une moyenne de 2,6 millions d’individus (10,9 % de PdA). La famille Katz, créée par T. Rebinsky et A. Robillard en 6 x 52′, a perdu plus d’un million de télespectateurs entre le début et la fin de la diffusion, pour finir à 2,2 M de téléspectateurs.
        • Sur Arte, la seule série lancée en 2013, Odysseus a été un échec, l’une des pires audiences de l’année pour la chaîne en matière de fiction : les 2 derniers épisodes ont réuni à peine 311 000 télesp. pour 1,4% de PDM alors que la moyenne de la case se situe à 2,9% (env. 700 000 télésp.).

    2. Tous les nouveaux unitaires reconductibles (téléfilms à héros récurrent centré autour d’une star) sont une réussite (cf.  : le syndrome de la fiction française, des lows concepts centrés sur des femmes).
      • Sur TF1, Léo Mattéi, Brigade des mineurs, téléfilm déguisé en 2 épisodes de 52′ écrits par Y. Le Gal pour Jean-Luc Reichmann, a attiré plus de 6,3 millions de téléspectateurs (24% de pda).
      • Sur France 2, Vaugand, écrit par V. Lambert et J-L Estebe pour Olivier Marchal, a réuni 4,3 M de personnes (16,8% de pda). D’autres épisodes sont en cours de production.
      • Sur France 3, Mongeville, unitaire reconductible écrit par J. Santamaria a été suivi par 3 M de téléspectateurs soit 12,5% de part d’audience.

      Remarque : toutes chaînes confondues, le taux de réussite de la fiction française est de 42% et celui de la fiction étrangère de 53%.


  5. Troisième paradoxe : les téléfilms en danger malgré leur succès d’audience
    • TF1 n’en veut plus. Elle ne souhaite plus produire de 90 minutes excepté s’ils revêtent un caractère « événementiel ».
    • Arte, longtemps refuge d’un certain cinéma d’auteur à la télévision explique préférer imposer des séries au format 52 minutes en prime time, surtout étrangères alors que c’est bien un téléfilm qui a réalisé la meilleure audience de la chaîne en 2013.
    • Reste donc France 2 et France 3, pour s’intéresser à un format qui s’adresse à un public d’âge mur (pour ne pas dire troisième âge) féminin et populaire et qui a réaffirmé maintenir 40% d’unitaires dans sa grille.

    Pour la première fois cette année, le nombre de téléfilms est passé sous la barre symbolique des 100h de fiction annuelle, soit trois fois moins qu’il y a dix ans. France 3 reste par ailleurs la chaîne qui diffuse le plus d’unitaires (45 soirées) et de fiction française en général (31% de l’offre en première partie de soirée), devant France 2 (28%), TF1 (27%), Arte (7%), Canal+ (5%) et M6 (1,6%). En 2010, le format représentait encore 25% de la production française, mais il a été abandonné depuis par l’ensemble des chaînes privées. Le groupe FTV soutient donc à lui seul le genre, mais pour combien de temps encore ?

  6. Dernier paradoxe : le repli vers les séries de 90 minutes

  7. Le format de 52 minutes n’a pas résolu tous les problèmes de la fiction française (cf. la crise économique de la fiction française). La tendance au repli vers les séries de 90 minutes s’est réaffirmée car ce type de production n’entre pas en directe comparaison avec les séries américaines.
    En 2013, les meilleures audiences de fiction française sont réalisées essentiellement par des formats courts ou 26′ :

    • Pep’s, format court sur TF1 (8,7 millions de téléspectateurs),

    • Fais pas ci, fais pas ça (série de 52′) sur France 2 (5,4 millions de téléspectateurs),
    • Plus belle la vie (série de 26′) sur France 3 (5,9 millions de téléspectateurs),
    • Scènes de ménages, format court sur M6 (5,1 millions de téléspectateurs),
    • A deux c’est plus facile (téléfilm) sur Arte (1,4 million de téléspectateurs).

    Dans le top 10 des séries les plus suivies par l’ensemble du public, une seule série française arrive à séduire les ménagères. Il s’agit de Profilage sur TF1. La série la plus puissante de France 2 sur cette cible arrive en vingtième position et c’est Castle tandis que, sur France 3, la série la plus regardée des ménagères est Plus belle la vie. A noter que sur France 3, aucune autre série ne dépasse les 10% de parts de marché sur ce critère. Hors classement aussi, M6, dont NCIS est la série la plus puissante.

    Les séries de 90′ se maintiennent à 10% de l’offre en 2013 dans une proportion stable depuis 7 ans. Le format de 90′ n’a donc pas fini de peupler nos écrans de prime time même s’il est surement voué à disparaître… Faut-il s’en indigner, là est la question. Qu’en pensez-vous ?

*Jo est une série télévisée policière en huit épisodes de 52 minutes créée par René Balcer. Ecrite en anglais et produite en majorité avec des savoirs-faire étrangers (réalisée par Charlotte Sieling, Sheree Folkson, Kristoffer Nyholm et Stephan Schwartz), je ne considère pas, contrairement au CNC, qu’elle entre dans la catégorie série française malgré la présence de Takis Candilis à la production.

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