Bat-chef-d’oeuvre ou bat-nanar?

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Quand fiction et réalité se confondent, tout est bon pour accuser l’entertainment des pires violences. Le dernier Batman, The dark night rises, ne fait pas exception à la règle. Avec la tuerie d’Aurora, Hollywood devient la cible de tous ceux qui veulent voir dans la violence à l’écran, la source des maux de la société.


Un débat américain, tandis que l’intelligentsia française elle, se contente de critiquer le Hollywood commercial, qui à force de publicité et de promotions réussit son pari de faire du dernier film de Christopher Nolan, le succès mondial annoncé et le film phare de l’été.

Et si le dernier Batman était tout simplement aussi un pur chef-d’oeuvre du cinéma qui mérite bien son succès ?

J’ai eu l’occasion d’en juger moi-même ! Je dois vous dire que j’en suis encore toute retournée… Ce qui me donne l’envie de partager avec vous mon sentiment et de répondre aux différentes critiques dont la toile est jonchée pour défendre un film, qui pourrait bien être la Masterpiece de l’année !

Rappel du pitch : huit ans après la mort de Harvey Dent, le procureur-adjoint bien-aimé de Gotham dont Batman a été accusé du meurtre, un nouveau leader terroriste nommé Bane décide de prendre en otage la ville. Batman refait alors surface pour protéger la ville qui l’a pourtant brocardé comme l’ennemi public numéro un mais, est-il toujours de taille ?
Comme C. Nolan, rendez vos pitchs plus « catchy » en travaillant le one liner de vos scénarios.
The dark night rises fait 164 minutes (2h44 donc) et est écrit par Jonathan et Christopher Nolan (Story de Christopher Nolan et David Goyer).

  1. The dark night rises, le film de trop ?
    • Christopher Nolan s’est exprimé à ce sujet dans la presse : il ne voulait pas vraiment faire ce film. Mais, nous sommes à Hollywood et une franchise a toujours besoin d’une trilogie… Ainsi, Nolan n’avait pas vraiment le choix. Cela a-t-il eu un impact sur le film ? Quand on sait la somme de passion et de travail nécessaire à la réalisation d’un blockbuster, la motivation à écrire une histoire originale et forte doit être intacte, au minimum à 100%.
    • Surtout aussi quand il faut créer un méchant qui surpasse le Joker et tout le monde sait que c’est impossible. Ce personnage emblématique incarné par feu, Heath Ledger, avait apporté au film de super-héros, une synthèse parfaite du mal incarné. Le dernier volet de Batman pouvait-il vraiment être à la hauteur avec le personnage de Bane ? N’était-ce pas un combat perdu d’avance ?
    • Christopher Nolan nous donne pourtant, à mon humble avis, une leçon pour construire un vrai antagoniste : non seulement il est puissant (il possède une armée prête à tout sous terre), non seulement il est méchant (son masque rappelle la peur physique inspirée par Darth Vader dans StarWars) mais, sa férocité semble sans limites.

      Pour les habitués du blog, la scène d’ouverture le caractérise d’ailleurs in media res comme un génie du mal. Le méchant est aidé d’une bande de mercenaires entraînés, capables de duper la CIA et de se sacrifier sans broncher pour la cause qu’il défend. Dès les premières minutes, le spectateur hait juste la férocité d’un homme sans peur et sans pitié. Son masque rajoute au mystère (intérêt supplémentaire), sa légende le précède. Le spectateur n’a qu’une question aux lèvres : mais, qui est cet homme et est-ce bien un homme ? En trois minutes, nous avons oublié le Joker.

    • Le personnage de Bane reprend ainsi le flambeau maléfique laissé par son illustre prédécesseur. Il frappe les habitants de Gotham comme les plaies d’Egypte, d’abord en s’attaquant à leur porte-monnaie (via un hold-up sur le marché boursier), puis à leurs loisirs (destruction d’un stade de football qui enterre les forces de police sous des tonnes de gravats) et enfin en les menaçant d’une atomisation nucléaire. Les enjeux sont élevés et l’horloge est lancée. 12 millions de personnes n’ont plus qu’un seul recours : Batman. La démonstration est implacable.
  2. Batman, un divertissement trop réaliste ?

    • Certains esprits ont cru reconnaître dans le dernier volet une critique à peine voilée de la société américaine. Non seulement l’esthétique réaliste voulue par Nolan a été décriée comme un contresens au film classique de superhéros mais, les thématiques noires choisies ont été perçues comme une radicale critique de la société américaine que la mort de Heath Ledger et la tuerie d’Aurora sont venues sanctionner.
    • Nolan s’est défendu de ses attaques en insistant sur sa volonté de faire un film de divertissement pur, choisissant les peurs inspirées dans ses films parmi les siennes. Les revendications de Bane qui pourraient s’apparenter à celles des indignés ne représentent pourtant qu’une pâle justification sans fond à la terreur devenue ordre nouveau dans la ville dès que les terroristes prennent l’avantage. Nolan ne dupe pas son spectateur. Dès le départ, nous avons compris qu’aucune légitimité ne pouvait être donnée au pouvoir totalitaire et sanglant qui s’abat sur la ville. Le tribunal révolutionnaire inspirant la terreur, les rapines, meurtres, autres exécutions sommaires ne peuvent laisser de doutes. Les méchants de Nolan n’ont aucune idéologie à justifier sinon que celle du mal pur. Celui qui s’en prend aux enfants et aux innocents.
    • Les équivalences à notre société ne sont qu’un relais d’identification supplémentaire. Si l’on peut voir une analogie entre le Dent Act et le Patriot Act, l’analogie s’arrête quand les malfrats ouvrent les prisons pour laisser le mal s’abattre sur la ville. De même, la prison orientale dans laquelle Batman est enfermée (analogie éventuelle aux prisons irakiennes et afghanes) n’est qu’une métaphore du combat intérieur du héros qui doit trouver la force de s’extraire du trou (figuré et réel) duquel personne n’a réussi à s’évader à part Bane himself. Encore une fois, les enjeux sont élevés et Batman est seul contre tous, diminué.
    • Quel excellent tour nous joue Nolan dans sa stratégie de nous donner à voir un Batman handicapé, fatigué, doutant de lui-même avec son allié le plus fidèle, Alfred —joué par l’excellent Michaël Caine—, qui le lâche en pleine bataille. À la fin du deuxième acte, Batman est face à un choix crucial : sauver sa vie ou sauver Gotham. Encore une fois, Nolan ne perd jamais de vue les enjeux intrinsèques du film de super héros. Batman rempile bien sûr pour la ville qui l’a pourtant condamné sans hésiter mais, le spectateur est content : l’homme chauve-souris a payé sa dette, s’est expurgé de sa propre noirceur et a trouvé la force de la résurrection dans le pardon. Il est devenu un héros. Nolan s’engouffre ainsi dans le genre Epique où le héros a pour tâche en se sauvant lui-même de sauver l’humanité. Nous sommes très loin ici de la réalité.
  3. Batman est-il trop violent ?
    • The dark night rises nous offre des images spectaculaires de représentation de l’apocalypse. L’attentat terroriste est au coeur du film en rappelant des images vues et revues de panique, de morts, de torture mais, c’est surtout l’esthétique réaliste qui est performante ici. Pas de décapitation, pas de violence pure, pas d’humiliation, Batman n’est pas un film d’horreur. Les dilemmes des personnages sont avant tout moraux. D’ailleurs le troisième acte avec le dernier rebondissement (attention spoiler : le méchant n’est pas le vrai méchant) nous montre même l’humanité de Bane et l’illusion de sa guerre pseudo politique qui n’était guidée au fond que par un amour inconditionnel pour une femme inatteignable, la femme fatale. Batman reste bien un film noir, fidèle à la BD éponyme.
    • Comme tant d’autres voix avaient condamné Orange mécanique, Taxi Driver, Tueurs nés et leur relent anarchiste assumé, ici l’écho n’a pas de sens. La morale du film est claire, la vision du monde limpide. Les honnêtes citoyens de Gotham ont légitimement le droit d’aspirer à vivre en paix, protégés par la police et un super héros, des forces du mal qui veulent l’anéantissement de la société pour leur propre intérêt. Le crime profite toujours à ceux qui le commettent.
    • Cristopher Nolan a peut-être été l’instrument de sa propre perte en réalisant un pur chef d’oeuvre de fiction dont la réalité a paru si tangible à certains qu’ils ont pris son illusion de réel pour la vérité ? Mais, il est bien connu que le bien montré ne rend pas saint et le mal montré ne rend pas criminel. On ne peut accuser un film de réduire la distance entre fiction et réalité alors que c’est l’objet même du divertissement de faire croire à la réalité pour instaurer l’identification et la catharsis. À chacun de prendre ses responsabilités.

Que retenir ?

Si Batman reste l’un des héros les plus populaires du cinéma, c’est à n’en pas douter dû à la complexité du personnage et à ses motivations. La trilogie de Christopher Nolan lui a, à mon avis, rendu justice de façon majestueuse (surtout le dernier opus en ce qui me concerne) en s’appropriant les codes du réel, particulièrement efficace sur le personnage de Catwoman par exemple. Batman est ainsi avant tout un film d’auteur, écrit et réalisé par Nolan, tout autant qu’un blockbuster hollywoodien, ce qui en fait sa force et sa qualité de chef-d’oeuvre du cinéma. À voir donc de toute urgence. Qu’en pensez-vous ?

4 comm. sur « Bat-chef-d’oeuvre ou bat-nanar? »

  1. Pierre-Antoine Favre écrit le 6 août 2012 à 19:01

    Avis strictement personnel et qui n'engage que moi, j'ai trouvé l'histoire de "The dark night rise" plutôt en deçà de celle du 2ème opus de 2008. Les intrigues liées au Joker et surtout à Harvey Dent m'avaient davantage captivé.

    Mais à l'inverse, "The dark night rise" démontre une telle puissance d'évocation… de quoi achever la trilogie en apothéose et faire de ce blockbuster, un blockbuster comme on les aime vraiment.

    Mention spéciale pour l'environnement sonore du film (la voix de Bane en VO !) qui a mon sens réussit à surclasser l'aspect visuel. Le bémol : l'interprétation de Marion Cotillard dans sa dernière scène… Le net s'est déjà emparé de l'affaire avec humour :
    http://peopledyinglikemarioncotillard.tumblr.com/

  2. Ecrit écrit le 6 août 2012 à 20:53

    @Pierre-Antoine : comme vous, je tire mon chapeau à l'environnement sonore et notamment à Hans Zimmer pour la musique : magique.

  3. Pierre-Antoine Favre écrit le 7 août 2012 à 08:32

    Navré, j'ai oublié le "s" à "rises" dans mon message précédent…
    Oui, je n'ai pas précisé pour la musique de Hans Zimmer, mais c'est bien à elle que je pensais aussi, totalement somptueuse.

  4. Fabrice O. écrit le 8 août 2012 à 07:14

    Je crois que je préfère le deux.
    Le rebondissement de fin sur l'identité du cerveau du plan machiavélique, amenuise la puissance de Bane. Il en devient un simple instrument d'une vengeance. D'un côté ça participe à le différencier du Joker. Mais j'ai senti une perte d'impact.
    J'ai eu du mal avec le fait que Bruce Wayne redevienne Batman après sa retraite. Ca se fait assez rapidement. A ce propos il tombe très vite amoureux de Miranda.
    Et puis là fin … En fait j'aurai aimé une fin christique au sens sacrificiel. En réalité ce que je n'ai pas apprécié c'est le côté pirouette scénaristique. "Ah ben non il est pas mort, il s'en est sorti comme par magie parce qu'il est trop fort hein ! Ben oui c'est Batman mec !"

    @Julie j'aime bien votre vision du couple Batman/Gotham, parce qu'en le voyant ainsi ça légitime le happy end.
    "Nolan s'engouffre ainsi dans le genre Epique où le héros a pour tâche en se sauvant lui-même de sauver l'humanité."
    Ca me fait penser à un épisode d'Alerte à Malibu … @_@ Dans cet épisode Mitch Buchannon pose une question à un aspirant sauveteur. En gros le sauveteur et la victime sont tous les deux en danger. Le sauveteur se trouve devant un dilemme, se protéger lui ou la personne qu'il doit sauver. Contre toute attente la réponse est protéger le sauveteur en premier lieu. C'est la seule personne à pouvoir tirer la victime d'affaire. Pour Batman et Gotham c'est pareil !

    J'ai bien aimé, les connexions avec les deux autres épisodes. J'ai bien aimé le traitement réaliste où l'on sent l'impact du terrorisme contemporain. J'ai bien aimé les caméos de certains acteurs de séries télé.
    J'ai moins aimé les scènes d'action. C'est pas son truc. Filmé les combats en plan épaule ou serré, en champs contre champs, c'est impardonnable. On ne voit rien.

    Je suis mitigé même si je ne me suis pas ennuyé une seule seconde.
    Je me rends compte que j'aimerai bien revoir la trilogie d'une traite.

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